CASEY – Libérez la bête

CASEY – Libérez la bête

Sorti le 8 mars 2010,
chez Ladilafé et Anfalsh.

Souvent, quand il est question de Casey, on cite son insistance à prétendre qu’elle pratique du « rap de fils d’immigrés », plutôt que du rap français. Comme pour donner raison à ceux qui le dénigrent parce qu’il est une musique de métèques, comme pour mieux conforter ceux qui nourrissent à l’encontre du rap une image caricaturale, elle se présente comme une teigne avec ses textes, sa voix rude et son ton malcommode, tapant sans nuance sur tout ce qui fait mal, passé esclavagiste et colonial en tête, présent raciste juste après. De ce fait, il y a quelque chose de désolant dans le rap de victime qu’elle pratique, tout comme chez La Rumeur, dont elle est proche.

Mais tout comme eux, elle excelle dans ce registre. Elle l’a montré sur Tragédie d’une trajectoire, puis sur Libérez la bête, un second album peut-être même supérieur. La musique y est classique et d’obédience boom bap, avec même des scratches à l’ancienne. La production de Laloo et Héry est sobre, elle n’est là que pour souligner le propos. Mais le tout est plus subtil que sur l’album d’avant. Et si Casey n’a rien perdu de sa colère, si elle y est toujours hostile, elle s’y montre moins frontale.

Tragédie d’une trajectoire comptait de grands moments comme « Chez moi », un portrait rêche et juste des Antilles, contraire à leur image de carte postale. Or, avec Libérez la bête, Casey systématise cette démarche. « Chez Moi », « Primates des Caraïbes » en offre en quelque sorte la suite. « Sac de sucre », quant à lui, adopte la même approche : faire parler ces descendants d’esclaves plutôt que de laisser aux Blancs le soin de le faire. Ou parfois, c’est l’approche inverse que la rappeuse adopte. Elle parle avec les mots de l’ennemi, pour mieux l’invalider. Ainsi de « Libérez la bête », où les sauvageons des cités sont comparés à un animal. Le cas d’école, c’est « La créature ratée ». Plutôt que de dénoncer le racisme comme tant d’autres avant lui, ce titre en souligne la bêtise en décrivant des Noirs avec les mots d’un colonisateur du XIXème siècle.

L’ennui, l’aliénation et le désespoir des quartiers sont traités, mais par touches, comme sur « Premier rugissement ». Le propos est moins générique et plus personnel que sur l’album précédent, comme sur ce « Rêves illimités » qui pourrait bien être son morceau majeur. Casey nous parle de gens, comme ce voyou des cités vieilli dont elle brosse le portrait tragique sur « Marié aux tours ». Et puis il y a autre chose. Ce n’est certes pas la qualité la plus visible de Casey, sa voix hargneuse et son allure de bête prête à mordre le dissimulent bien, pourtant, la rappeuse a de l’humour. Elle le prouve avec ces exercices de style que sont le déversement de bille de « Mon plus bel hommage », un morceau tout entier sur le thème du crachat (« A la gloire de mon glaire »), et « Apprends à t’taire », une attaque savoureuse contre les rappeurs d’opérette.

Comme dit plus haut, Cathy Palenne prétend faire du rap de fils d’immigré. Fille d’immigrée, pourtant, elle ne l’est pas. Certes, quand on est noire et qu’on sent la cité, c’est parfois tout comme. Mais elle est originaire de Martinique, elle a grandi à Rouen et elle s’est établie au Blanc-Mesnil, en région parisienne. Elle est française. Elle l’est même à 200%. Sa musique le démontre.

Ses thèmes sociaux, c’est la tradition française. Ce pessimisme viscéral qui se désole de la bêtise des hommes, c’est la tradition française. Ces textes aboutis, précis et forts en allitérations qui jouent d’un vocabulaire canaille, c’est la tradition française. Cette prépondérance des paroles sur la musique, cette primauté du sens sur le son, c’est la tradition française. Cette indépendance forcenée, cette défiance envers le succès et l’industrie du divertissement, c’est la tradition française. Cette interdisciplinarité culturelle qui la conduit à jouer au théâtre et à côtoyer des rockeurs comme Serge Teyssot-Gay de Noir Désir, c’est la tradition française. Cet adoubement par Normale Sup ou les médias intellos, dont pourtant elle se méfie, c’est encore la tradition française.

Casey, en vérité, c’est la chanson réaliste et contestataire transportée à l’heure du rap. Casey, c’est totalement la France. Et loin d’être un reproche, c’est au contraire un véritable compliment.

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