AUSGANG – Gangrène

AUSGANG – Gangrène

Sorti le 6 mars 2020,
chez A-Parté.

Casey, au fond, a toujours été une rockeuse. Certes, ce qui marque chez elle ce sont les mots. Ce sont ces textes tout en allitérations, déclamés sans mélodie. Et puis, elle est noire. Elle le met en avant, elle prétend même faire de la musique d’enfants d’immigrés. Alors bien sûr, à première vue elle est une rappeuse. Mais à l’arrière-plan son côté teigne, son aspect hargneux, ces paroles qui nous parlent du groupe plutôt que de la personne, ce verbe qui vilipende la société plutôt que de flatter l’égo, cette voix rugueuse, cette musique abrasive et cette posture anar, ont existé bien avant le rap. D’ailleurs, avec le temps, la parenté de la rappeuse avec le rock, son appétit pour lui, s’est affirmé, de ses collaborations avec Serge Teyssot-Gay au sein du projet Zone Libre, jusqu’à cet album récent, qui montre que le temps n’a calmé en rien sa fureur et ses envies d’agression.

Le rock, de toutes façons, a toujours été une musique noire. Mos Def l’a rappelé il y a longtemps sur « Rock N Roll », dénonçant son appropriation par les Blancs. Et Casey le fait à son tour sur « Chuck Berry ». Invoquant ce dernier et Jimi Hendrix, deux grands innovateurs afro-américains du rock, elle rappelle que l’histoire de cette musique est la sienne, qu’elle n’aurait jamais existé sans les douleurs et sans les chaînes de l’esclavage. Elle fait donc bel et bien du rock, avançant en groupe et usant des instruments adéquats, une guitare et une basse maniées par Marc Sens (déjà côtoyé au sein de Zone Libre), une batterie jouée par Sonny Troupé, tandis que Manusound s’affaire aux machines et qu’il assaisonne la formule de sons plus électroniques, voire d’ambiances dub. Casey chante, même, sur « Comme une Ombre », sans renoncer à sa voix menaçante.

Il n’est pas difficile de cerner quel est le dénominateur commun qui, selon Casey, unit le rap au rock. La conclusion de l’album, un fielleux « Bâtard » qui détourne la tradition hip-hop du diss track pour mieux s’en prendre aux rockeurs d’opérette, l’indique avec clarté : il s’agit de cette colère qui, depuis les débuts, irrigue chacune de ses œuvres, celle qui l’incite à la révolte, à être misanthrope (« Ma complice ») et à être pour de vrai la racaille que les autres imaginent (« Crapule »). Cette colère, elle a des causes. Une société qui casse les gens, qui les oblige à s’effacer (le très bon « Comme une ombre »). Des gens qui forcent ceux qu’ils n’aiment pas, les Noirs ou les banlieusards, à faire profil bas et à céder à leurs injonctions (« Bonne conduite »). Une classe supérieure à qui tout est dû (« Elite »). Telles sont les cibles de la rappeuse. Tels sont ses défouloirs. Tels sont ceux qu’elle agresse et qu’elle menace avec un esprit de vengeance.

Sa colère, Casey l’exprime. Mais elle l’explore aussi. Elle plonge loin en elle, car elle est profonde. Elle est personnelle, elle est intime. La rappeuse lui parle sur le titre « Gangrène ». Elle la personnifie, cette douleur qui nourrit sa fureur. Elle s’adresse à elle à grands cris, comme à une vieille compagne qui l’aurait emprisonnée dans une relation masochiste. Elle l’examine longuement au cours de l’introspectif et du désespéré « Aidez-Moi », un autre moment fort de Gangrène. Et ce courroux qui est à la fois le problème et sa solution, elle décide finalement de lui laisser les coudées franches sur ce qui constitue le passage le plus intense de l’album, « La rage m’appelle ».

Tout cela, Casey l’exprime dans une alternance de giclées rock’n’roll et de paysages sonores orageux et tourmentés. Tout cela est son univers, ça lui convient à la perfection. Car au bout du compte, disions-nous donc, la meilleure rappeuse de France a toujours été une rockeuse.

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