BEASTIE BOYS – Licensed To Ill
Sorti le 15 novembre 1986,
chez Def Jam Recordings et Columbia Records.
Je dois l’admettre. J’échangerais bien l’intégralité du la discographie post 87 des Beasties, Paul’s Boutique y compris, contre le seul Licensed To Ill. Sans hésiter une seconde.
Ainsi s’exprimait Simon Reynolds dans son livre Bring The Noise, à propos des Beasties. Et cet avis, comme tous ceux partagés par le fameux critique anglais, mérite d’être considérée de près.
C’est en effet grâce au sophistiqué Paul’s Boutique produit par les Dust Brothers, puis à la fusion de rap, de rock et de funk rétro proposée sur Check Your Head, que les Beastie Boys reviennent au goût du jour dans les années 90. Avec ces disques, le trio s’émancipe de l’image de sales morveux qui lui a permis de sortir le premier vrai carton de l’histoire du rap (première place des ventes US, meilleur lancement d’album pour le label Columbia, 750 000 exemplaires vendus dès les premières semaines). Après une courte parenthèse, ils deviennent de vrais musiciens, des artistes top credibility et des parrains pour la grande fusion rock, funk et rap de mise en ces années-là.
Mais si, comme Simon Reynolds le dit, les Beastie Boys d’avant étaient plus marquants que ceux, plus matures, des vingt dernières années ? Et si Licensed To Ill était leur véritable chef d’œuvre ? Certes, à l’aune de leur retour en grâce, beaucoup se sont souvenus avoir frémi à l’écoute de ce premier disque, au temps de leur adolescence. Et les rappeurs eux-mêmes, fussent-ils noirs, n’ont pas oublié l’impact du premier album de platine de l’histoire du hip-hop. Cependant, quiconque proclame son amour pour Licensed To Il, voit pointer un vieux fond de honte et de culpabilité.
Pourtant, dans la voie qu’il s’est choisie, celui de l’éruption d’acné, celui d’une insolence et d’un hédonisme tout adolescents, le premier album des Beastie Boys est proche de la perfection. Il mélange avec réussite les trois genres les plus à même de faire monter le taux de testostérone : le canevas principal est hip-hop, avec son lot de beats et de scratches percutants, de rodomontades et de paroles straight to your face ; les Beastie Boys importent de leur passé rock hardcore l’irrévérence et l’énergie du punk ; et le producteur Rick Rubin, faisant parler comme avec Run-D.M.C. sa vieille passion pour le hard rock, ajoute aux nécessaires imports soul et funk (War, Stevie Wonder, Kool & the Gang…) de bons vieux riffs de Black Sabbath et Led Zep, quand ce n’est pas carrément Kerry King de Slayer qui vient jouer de la guitare sur « No Sleep ‘till Brooklyn ».
Tout cela, certes, est une farce. Et voir le plus gros succès du rap revenir à trois rejetons de la bourgeoisie blanche ne va pas sans grincement de dents. Ca recommence comme avec Elvis, peut-on craindre : des sales gosses blancs vont se faire du blé en pillant la musique des Noirs. La voix du ghetto est couverte par celle de trois ados criards qui ne pensent qu’à faire les cons.
Ceci dit, la dénaturent-ils vraiment, cette musique ? Après tout, ils respectent les fondements du rap : ego-trip, exaltation de soi, affirmation du droit inaliénable à faire la bringue. Tranchant ce vieux dilemme qui, de tout temps, travaille cette musique schizophrénique qu’est le hip-hop (doit-il être un genre revendicatif ou une simple musique de fête ?), Public Enemy optera pour le contraire des Beastie Boys, renversant sur It Takes A Nation… les termes du tube interplanétaire « Fight For Your Right (To Party) ». Mais on ne peut imaginer les futures œuvres du Bomb Squad et de beaucoup d’autres sans se souvenir qu’avant, il y eut le premier album de Mike D, MCA et Ad-Rock.
Bien sûr qu’avec cette cacophonie, ces paroles dédiées aux filles, sa touche de misogynie (passionnant d’apprendre à quoi sert le beau sexe sur l’hilarant « Girls »), c’est idiot, régressif. Mais jouissif, également, et plus rock’n’roll que beaucoup de sorties estampillées comme tel.
Les beats sont diablement efficaces, les tubes pleuvent (« Rhymin’ And Stealin' », « No Sleep ‘till Brooklyn », « Hold It Now, Hit It », « She’s Crafty », ce « Slow And Low » piqué à Run-D.M.C., et bien sûr « Fight For Your Right »), servis par une artillerie lourde, mais mâtinés de moments plus légers et sautillants (« Girls », « Slow Ride »). Et ces trois voix distinctes qui jouent avec les mots, bon sang, elles ont beau brailler des âneries et des fanfaronnades, elles rappent redoutablement bien, elles rockent, elles font tout ce qu’il faut pour enrichir ces sonorités minimales et bourrin.
Et aujourd’hui encore, alors que plusieurs vagues de fusion rap/rock sont passées, Licensed To Ill reste l’exemple le plus convaincant de ce mélange. Il a mieux vieilli que tous les RATM de la Terre. Il a mieux passé l’épreuve du temps que beaucoup de ses homologues rap des années 80.
De là à dire que Licensed to Ill est meilleur que Paul’s Boutique et Check Your Head… Peut-être pas… Ce premier album n’en a pas la luxuriance, ni même, osons ce mot horrible, la musicalité. Sans doute est-ce le logiciel punk qui conditionne Reynolds. Il lui est revenu à l’esprit qu’une musique brute, instinctive, simple, directe et populiste est bien souvent meilleure qu’une autre, marquée par la prétention, à la fois très adulte et très enfantine, de faire de l’aaaaaaaart.
Mais que l’Anglais ait eu raison, tort, ou qu’il se soit livré à une provocation gratuite, qu’importe. Dans tous les cas, si longtemps après sa sortie, Licensed To Ill reste un objet de jouissance.