COMPILATION – Project Blowed
Sorti le 5 juillet 1995,
chez Project Blowed.
Retraçons l’histoire. Non, pas l’histoire : le mythe.
A l’origine, il y a la Freestyle Fellowship et son rap élastique et créatif, dont témoignent leurs deux premiers albums. Seulement voilà, ils ne sont pas les seuls à pratiquer cette musique en dehors des sentiers battus, ce hip-hop californien d’un autre type qui grandit en marge du gangsta rap. Il est donc indispensable de révéler les nombreux artistes qui, comme eux, étalent leur talent au micro du Good Life Café. Ainsi, à l’initiative d’Aceyalone et d’Abstract Rude, à partir des démos de différents intervenants et avec le concours des gens de CVE, est assemblée la compilation Project Blowed, tout d’abord sur cassette, en 1994, puis sur CD et double-vinyle, l’année d’après.
La suite, on la connait : cette compilation deviendra une légende. Elle n’a pourtant rien d’un album homogène et bien construit. Ses morceaux partagent bien quelques points communs : leur liberté formelle, en décalage avec un hip-hop qui, à l’époque, traverse son âge classique, et puis surtout, cette virtuosité au micro, nourrie à l’improvisation et marquée par une tendance prononcée à rapper vite, très vite. Mais pour l’essentiel, Project Blowed est une véritable compilation, avec ses scories, ses longueurs, ses défauts, et surtout, son incroyable diversité.
Certains titres sont des vraies chansons, comme le monstrueux « Mixtapes » de The Nonce (présent uniquement sur la version vinyle, il n’apparaîtra pas sur toutes les rééditions CD), mais la plupart des autres témoignent de l’esprit battle et freestyle du Good Life, par exemple le posse cut « Heavyweights Round 2 », la suite d’un morceau du Inner City Griots de Freestyle Fellowship, décliné plus tard encore sur d’autres disques, notamment le P.A.I.N.T. d’Abstract Rude.
Ecouter la compilation dans sa longueur peut être éprouvant, d’autant plus qu’en seconde partie, elle s’essouffle, notamment avec cet interminable « Maskaraid Part 1 & 2 ». Elle a ce côté fourre-tout, un manque criant d’homogénéité dans les beats, comme dans la démarche et les postures, du côté mauvais garçons de CVE au rap « conscient » féministe de Figures of Speech. Le maître-mot de la compilation, c’est la diversité des styles, des flows, et même des sexes (pas mal de rappeuses sur ce disque, Jyant et Eve de Figures Of Speech sur « Don’t Get It Twisted », T-Love, Nefertiti, Medusa, Ko Ko sur « Heavyweights Round 2 »). Diversité des sons aussi, concoctés par une pléiade de producteurs, Fat Jack en tête, presque aussi nombreux que les rappeurs.
Lorsque l’on pense Project Blowed, ce sont les raps protéiformes des intervenants qui viennent tout d’abord à l’esprit, leurs phrasés plastiques et volubiles de fous furieux, et l’on néglige souvent la dimension strictement musicale. Pourtant, là aussi, c’est un festival. Il y a du jazz, bien sûr. Beaucoup. Mais du jazz chamboulé, free (« Jurassick », « Hot », « Once Upon A Freak », « Narcolepsy »), parfois même malsain, plutôt que les boucles propres, austères et coupées au cordeau du jazz rap new-yorkais de l’époque. Du jazz dans l’esprit, plutôt que dans la lettre.
Mais en plus, on découvre une relecture du « Pastime Paradise » de Stevie Wonder, plus stylée que celle proposée par Coolio à la même époque (« Solo Is So Low »), des titres dansants et funky (« Beautiful Day In the Neighborhood »), de vrais OVNI sonores (« Strength of A.T.U. », « Treble And Bass ») et même des bruits très proches de cette drum’n’bass alors tout juste naissante de l’autre côté de l’Atlantique (« What A Pity »). Et cette variété n’est pas qu’une question d’influences et de samples, elle concerne aussi les ruptures et les rebondissements narratifs.
La postérité de la compilation Project Blowed, disait-on plus haut, on la connait. Mais rappelons-là tout de même, à tout hasard. Bien qu’aucun n’ait vraiment percé, certains de ces acteurs seront signés sur des majors, ou ils feront carrière, comme Aceyalone en solo, Abstract Rude, Volume 10 (qui verra même l’un de ses titres repris par Rage Against the Machine), sans oublier d’autres pensionnaires réguliers du Good Life Café absents de cette compilation, Jurassic 5 par exemple.
Mieux encore, Aceyalone, Abstract Rude et les autres maintiendront vivant la tradition Project Blowed. Ils en feront une entreprise, un label, ils sortiront une compilation anniversaire dix ans après, en 2005. Mais surtout, à la manière d’une chevalerie hip-hop, ils ne cesseront d’adouber de nouveaux MCs et de coopter une deuxième génération de Blowedians (Rifleman, Of Mexican Descent, Awol One et les Shape Shifters), une troisième (Busdriver, Subtitle, Cypha 7, Acid Reign) puis une quatrième (Open-Mike Eagle, Psychosiz, Dumbfoundead et leur Swim Team).
La postérité du Project Blowed va même au-delà de tous ces gens. Cette compilation est l’une des mamelles nourricières des scènes rap indé qui exploseront à la fin de la décennie 90, à égalité avec le rap dur et industriel de Company Flow. Non, au-delà même. Car alors que ces derniers gardent quelque chose du classic rap new-yorkais, le Project Blowed passe à l’étape ultérieure. Avec sa diversité, ses expérimentations et son invraisemblable liberté formelle, il est le chainon manquant entre le rap artisanal et truculent de la décennie 80 et l’underground hip-hop des années 2000.
What a pity, I’m living in New York City
Ainsi ironisent CVE sur « What a Pity », citant un passage du « Poetry » de Boogie Down Productions. Et il est bien difficile de les démentir. En 1994 et 1995, dans les années de gloire du boom bap, du jazz rap et du hip-hop hardcore new-yorkais, c’est sans doute bien à Los Angeles, finalement, qu’il faut absolument être.