JOSEPH CALMETTE – Les grands ducs de Bourgogne

JOSEPH CALMETTE – Les grands ducs de Bourgogne

Publié en 1949,
aux éditions Albin Michel.

C’est une grande question de la science historique : les grands hommes, ceux que la mémoire honore et retient, impriment-ils vraiment leur marque sur la marche des choses, ou bien se contentent-ils de tirer astucieusement parti d’événements qui les dépassent ? Un dirigeant peut-il vraiment façonner le destin d’un pays ou d’un peuple, ou au contraire, l’histoire est-elle déterminée par la grande marée des cultures et des sociétés, par la tectonique savante de l’économie ?

En 1949, Joseph Calmette est l’un des rares « véritables » historiens qui consentent à publier des oeuvres biographiques à destination du grand public. Comme lui, il aime suivre le destin des princes et des souverains. Et cette exception montre à quelle école il appartient. Lui, croit au pouvoir des puissants. Son livre consacré aux Grands ducs de Bourgogne cherche à prouver qu’un nouveau pays européen aurait pu naître de leur effort. Qu’avec leur adresse politique, ils étaient à deux doigts de redonner vie à la Lotharingie, cet État apparu brièvement après Charlemagne, entre les futures France et Allemagne, des rivages de la Méditerranée à ceux de la Mer du Nord.

Rappelons-donc les faits.

A la fin du XIVème siècle, la dynastie capétienne des Valois opère un coup diplomatique, qui contrecarre les visées anglaises sur le continent. Elle adjoint au duché de Bourgogne les terres nordiques des Flandres, les actuels Belgique et Pays-Bas, et cette Franche-Comté qui est alors une terre d’empire. Ce grand domaine pluriel échoit à Philippe, dit le Hardi, quatrième fils de Jean II le Bon, frère de Charles V et oncle de Charles VI, le roi de France dont la folie fait de lui un régent.

D’abord, tout se passe bien, Philippe le Hardi étant fidèle à la France et à sa famille. Mais à la prochaine génération, son fils Jean Sans Peur joue un tout autre jeu. Il se retourne brutalement contre la branche aînée de la famille. Il fait assassiner le dauphin de la dynastie, il s’allie aux Anglais pendant la Guerre de Cent Ans, il devient le véritable maître de Paris et il manque de faire sombrer le malheureux royaume de France, alors pris en tenaille entre deux puissances hostiles. Mais les partisans de la branche aînée parviennent à prendre leur revanche, et il est tué à son tour.

Après l’élan impulsé par Jeanne d’Arc, son successeur Philippe le Bon se souvient qu’il est français. Il se réconcilie avec la branche aînée des Valois, tout en consolidant son domaine. Puis vient le temps du martial Charles le Téméraire. Son ambition l’emmène à deux doigts d’être roi. Son ardeur lui permet d’agrandir encore le duché, et de l’unifier avec la conquête de cette Lorraine située entre les deux portions de son domaine. Mais il est gourmand, et son impulsivité cause sa perte. Après sa mort, violente, il en est fini de cette puissance en formation. La Bourgogne proprement dite revient à la France, les terres du Nord retournent dans l’orbite de l’Empire.

Le livre de Joseph Calmette relate les règnes et décrit les personnalités de ces quatre ducs, l’un après l’autre, dans un ordre strictement chronologique. Il détaille leurs conquêtes, leurs alliances et leurs coups politiques. Il raconte les péripéties et les passions de leurs vies. Le livre ne parle que de cela, en dehors de quelques pages vers la fin. Et encore. Dédiés à l’art et aux institutions du duché, ce chapitres n’existent que pour mettre en exergue la grandeur des Valois de Bourgogne, la magnificence de leurs cours et la centralité de leur nouvel État dans ce Moyen-Âge finissant.

D’après l’historien, donc, ces hommes avaient le destin de l’Europe entre leurs mains. Ils ont su en façonner les frontières et dessiner son avenir. Si la Bourgogne est devenue si puissante, c’est parce que Philippe le Hardi était un politique hors-pair, alors qu’en France régnait Charles VI, un roi emporté par la folie. Et si la grande Bourgogne s’est perdue, c’est à cause des erreurs politiques et militaires de l’impétueux et de l’impatient Charles le Téméraire, et de l’adversité du retors Louis XI, « l’universelle araignée », ce grand roi de France auquel Joseph Calmette a consacré sa thèse.

A la fin de son ouvrage, l’historien s’oppose au déterminisme. Il rejette la théorie selon laquelle le domaine bourguignon était si culturellement disparate qu’il ne pouvait qu’éclater, que sa dislocation était une fatalité. Bien au contraire, il reconnait un héritage aux grands ducs. Sans eux, pas d’empire de Charles Quint (l’arrière-petit-fils de Charles le Téméraire), dont le territoire englobe une grande partie de cette ancienne Bourgogne, en plus de l’Espagne, de l’Empire germanique et du Nouveau Monde. Il voit dans l’indépendance de la Belgique et des Pays-Bas, dans leur séparation des mondes français et allemands dont ils sont pourtant si proches, une subsistance de cette nouvelle Lotharingie qui, pendant un siècle, a été une puissance européenne.

Dans ce livre déjà ancien, dont certaines assertions ont été révisées et réfutées par les historiens ultérieurs, Joseph Calmette semble nous dire que, non, la grande Bourgogne n’aura pas été une chimère, ni une parenthèse d’un siècle, mais un vrai tournant opéré par des Valois d’exception.

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