CESCHI – Bring Us The Head Of Francisco False (Part 1)
Sorti le 4 avril 2024,
chez Fake Four Inc.
Il y a longtemps, en 2006, Ceschi sortait son premier grand album, They Hate Francisco False, un objet singulier, plus pop rock que rap à vrai dire, qui sonnait comme si les Beatles n’étaient pas apparus dans l’Angleterre des Swinging Sixties, mais à Los Angeles, à l’ère trépidante du Project Blowed. Or en 2024, près de vingt ans plus tard, le personnage de cet album-concept réapparait dans le titre d’un nouvel album. Le clin d’œil est d’autant plus prononcé que celui-ci s’ouvre, avec le morceau « Let’s Begin », par la poésie d’une invitée du précédent album, la délicieuse Penny.
Bring Us The Head Of Francisco False, Part 1 n’est pourtant pas un retour. Il est une fin. Avec son second volet sorti un an après, il ferme la période ouverte par le premier album de Ceschi, Fake Flowers. Secondé à la production (en plus de Child Actor et de quelques autres) par Factor et par Maker, deux historiques de la scène rap indé, et au micro par l’un de ses héritiers, R.A.P. Ferreira, il termine cette époque faste faite d’albums admirables et de jeux dangereux avec la drogue.
The day you realize that you mean nothing is everything.
Le jour où tu réalises que tu ne représentes rien, tu comprends tout.
Tel est le sous-titre de ce premier volet, et il annonce la couleur. Pour cet au revoir, Ceschi explore une fois encore son grand thème : le désenchantement. Doublés d’une bonne dose d’idéologie indé (le grand capital a perverti le hip-hop et nous a marché dessus, nous les purs), sa frustration, sa rancœur et son amertume d’artiste à moitié raté refont surface sur le punk puissant de « Beginning Of A New Era ». Le très beau « Keep It Inside » est une lettre d’amour déçu, qui pourrait aussi bien s’adresser à son public qu’à l’être cher dont il pleure la perte. Tout cela est bien noir, même si Ceschi prend la peine de se réconcilier avec sa vie, sur « We Are Enough ».
Ceschi est un homme désabusé qui a cru à l’amour et qui a combattu des moulins à vent. Il le reconnaît, il est Con Quichote (« Dumb Quixote »). Mais ses malheurs ne viennent pas que de sa psyché. Il a connu de mauvaises expériences. Sa vie l’a confronté à des épreuves, comme quand il a vu son grand-père emmené dans une housse mortuaire (et R.A.P. Ferreira son père embarqué les menottes au panier), d’après « Victor Jara ». Elle l’a fait pleurer un ami perdu d’après « Lazarus, Too ». Et puis le monde dans lequel nous sommes plongés n’est pas très beau. D’après « Fin », il est celui de la guerre et du racisme, selon « Santa Lucia », celui de la post-vérité, et il y a toutes les raisons de vouloir en sortir. Il est celui des espoirs déçus, le cimetière de toutes les espérances.
Sur ce chapitre final, se retrouve ce qui a toujours été gênant avec Ceschi. Il est maintenant quadragénaire, mais ses raps ressemblent encore au journal intime d’un adolescent mal dans sa peau. Néanmoins, on se délecte de ses qualités. Le rappeur, chanteur et guitariste excelle encore à transcender les genres musicaux et à multiplier les titres jolis, variés et inspirants. Ce Manu Chao américain nous emmène dans les recoins de la sono mondiale, comme quand il se souvient de ses racines hispaniques au début de l’expérimental « Victor Jara ». Ce mélomane exploite plusieurs décennies de musique pop comme quand, avec Maker, il réinvente sur « Lazarus, Too » le « Space Oddity » de Bowie. Il est animé d’un souci constant de se remettre en question et d’explorer de nouvelles voies, comme quand il se met à l’Auto-Tune (ou au Vocoder ?) sur « We Are Enough ».
Cet album ne saurait être un adieu définitif. On ne saurait y croire. De fait, il ne fait que clore la carrière solo de Ceschi, qui poursuit sa route avec les Codefendants, le groupe hip-hop punk qu’il a formé avec Sam King de Get Dead et Fat Mike de NOFX. C’est le commencement d’une nouvelle ère, comme il le claironne à tue-tête sur le titre du même nom. On l’espère pour lui. Même si celle qui s’achève avec les deux Bring Us The Head Of Francisco False était franchement pas mal.