PIERRE LOTI – Le roman d’un spahi
Publié en 1881,
chez Calmann-Lévy.
Le succès de Pierre Loti à la fin du XIXème siècle s’explique par l’époque coloniale. Il est nourri par le désir pour les Français du XIXème siècle d’en apprendre plus sur ces terres lointaines intégrées à l’empire, que la plupart ne pourront néanmoins jamais visiter. En 1881, date de parution du Roman d’un spahi, le lecteur découvre donc les bamboulas et le son du tam-tam, le chant des griots et celui des piroguiers, les bordels insalubres fréquentés par la soldatesque exilée, les négresses déambulant la poitrine nue, les mélopées wolofs ou bambaras, les grigris et les superstitions.
De nos jours, tout cela est connu, tout cela fait partie de l’imaginaire africain traditionnel. Loti lui-même y est sans doute pour beaucoup, les expositions coloniales puis les médias, et enfin le tourisme de masse, ayant achevé d’imposer ces clichés. Toutefois, Loti n’est ni le National Geographic, ni le magazine Géo. Pour décrire l’expérience africaine, il ne se contente pas du reportage ethnographique. Il va au-delà, et plus profond, en premier lieu grâce à l’intrigue.
Résumons la : un jeune paysan des Cévennes, beau garçon ingénu, fierté de ses parents, promis depuis toujours à sa chère cousine, s’engage à l’armée dans l’unité des spahis. Il est envoyé au Sénégal où il découvre un monde aussi hostile qu’étrange. Après une première liaison avec une métisse, il s’entiche d’une jeune Africaine et s’établit avec elle, ce qui causera leur perte.
Cette histoire pourrait n’être qu’un drame amoureux banal, mais c’est d’abord et aussi un drame africain. Car rien de ce qui arrive au spahi ne s’explique sans l’Afrique, sans son attrait vénéneux, sans l’apathie, sans l’affaissement, sans l’engourdissement général des sens, des repères et du temps provoqué par la chaleur implacable du continent : chaleur brûlante dans le paysage désolé et morne du Sahara, ou chaleur suffocante au sein de la jungle équatoriale.
Loti excelle à faire ressentir cette farniente, cette langueur et cet abandon provoqués par le soleil de plomb africain. Il le fait à grands coups de couleurs jaunes et rouges, de rêves éveillés et de délires enfiévrés. Il le souligne avec des astuces stylistiques et de ponctuation, comme ces tirets ou ces lignes entières de points de suspension qui parsèment le livre. Chaque page du Roman d’un spahi brûle les doigts. La chaleur harassante domine le récit au point d’en ralentir le rythme, de l’appesantir. Le héros a beau être un soldat, l’action est rare. Elle survient, avec chevauchées dans le désert, attaques de bêtes sauvages, combats contre des guerriers noirs. Elle intervient avec des scènes fortes et crues (ce couteau mal aiguisé qui peine à s’enfoncer dans le thorax, cet enfant étouffé dans le sable). Mais seulement à la fin, au moment de son dénouement dramatique.
Ce roman pourrait avoir vieilli, à cause du regard connoté porté par Pierre Loti sur les contrées lointaines. Dans Le roman d’un spahi, en effet, il est question de sang impur, les Noirs sont comparés à des singes, ils sont lubriques et amoraux, l’amante du spahi est voleuse et volage. Mais dans le même temps, l’auteur se montre conscient des préjugés de l’homme blanc. Quand il compare la situation de son héros à celle de ses compagnons d’armes, il sait aussi dénoncer l’hypocrisie coloniale et militaire. Aussi son héros est-il condamné à la honte parce qu’il vit maritalement avec une Noire, alors que d’autres, adeptes réguliers du bordel, amateurs de filles noires, et parfois de petits garçons, préservent mieux que lui les apparences et leur carrière.
Incontestablement, l’Africain peint par Loti est différent. Il a ses vices, ses croyances et ses comportements que l’Européen méprise et ne comprend pas. Il est aussi exotique que le paysage où il s’insère, aussi étrange que le climat où il vit. Mais l’auteur ne l’exclut pas du champ des relations humaines. Son Africain, c’est aussi l’ami, comme Nyaor-fall, le grand spahi musulman. C’est aussi la compagne, comme la petite Fatou. L’amour entre le héros du roman et la fille noire est anormal. Il est rempli d’incompréhension et de malentendus. Mais il est sincère et profond, comme le prouve la fin tragique de l’histoire. Surtout, il est réciproque, bien plus que le spahi voudrait le croire, lui qui n’a cessé de sous-estimer son attachement pour sa jeune maîtresse.
Exotique, ce roman de Pierre Loti ne l’est pas seulement pour le décorum. Il l’est aussi par l’intrigue, le style narratif, la peinture des rapports humains, la psychologie des personnages.
Grâce à tout cela, il n’a finalement pas si mal vieilli que cela.