PIERRE GRIMBERT – Le secret de Ji 1
Publié en 1996,
aux Editions Mnémos.
C’est une sorte de malédiction : chaque fois qu’une culture populaire anglo-saxonne est adaptée aux réalités françaises, elle l’est tout d’abord sur le mode du yéyé. Comme elle se destine en premier lieu à un public jeune, comme ses racines et ses codes ne nous sont pas familiers, elle prend des formes simplettes. Elle est fainéante, et souvent inconséquente, quand bien même la passion de ses auteurs est tout ce qu’il y a de sincère. Cela aboutit à Sheila, ou bien à la vogue smurf qui sévissait dans les cours d’école du début des années 80. Et ce qui vaut pour la musique, vaut également pour la littérature, et pour ce genre si peu français qu’a été, à la base, la fantasy.
Il serait injuste, cependant, de faire ce procès à Pierre Grimbert. L’intrigue du Secret de Ji, premier volet du Cycle de Ji, la saga qui a fait un auteur populaire de fantasy, est plutôt accrocheuse.
Résumons. Il y a un peu plus d’un siècle, un prophète a emmené les représentants de plusieurs nations sur l’île de Ji. Là-bas, leur a été révélé un secret qui a changé leurs vies, et qui les a liés à jamais. Mais aujourd’hui, les descendants de ces sages sont traqués par une secte d’assassins. Quelques-uns survivent à ce massacre. Désignés comme « les héritiers », ils se liguent pour échapper à leurs poursuivants et pour percer le mystère qui leur vaut la vindicte de ces fanatiques.
Le roman est bien nommé : le secret de l’île de Ji est bel et bien le moteur de l’intrigue, ce qui tient le lecteur en haleine. A mesure que le récit avance dans ce premier tome (le livre original a été découpé en deux volumes), quelques bribes s’échappent, qui permettent de commencer à cerner le mystère. Peu à peu, on apprend ce qu’il est advenu de quelques héritiers, ce qui se manifeste sur l’île de Ji, quelle menace tout cela laisse entrevoir et qui est le commanditaire des assassins lancés aux trousses des héros. Grimbert n’en dévoile ni trop, ni trop peu. Il nous tient en haleine.
Cependant, en dehors de cette intrigue, Le secret de Ji présente peu de valeur ajoutée. Il nous offre de la fantasy très orthodoxe. Il s’agit d’un habituel roman d’apprentissage, avec de jeunes adolescents qui se découvrent des pouvoirs hors du commun (Léti devient une combattante, son ami Yan un magicien), sous la conduite de maîtres dans leurs disciplines respectives. Le double-motif de la course-poursuite (échapper aux assassins) et de la quête (découvrir le secret de Ji) est lui aussi très attendu, de même que le contexte pré-apocalyptique du roman, et que cette exploration du monde dans laquelle se lancent les héros, forcés et contraints.
Si l’intrigue est prenante, les actions qui la font avancer le sont moins. Elles sont le plus souvent sans surprise. Il n’y a aucune embûche sérieuse, aucun retournement de situation spectaculaire, aucun acte d’éclat. Les plans des personnages, par exemple, se déroulent toujours comme prévus, ce qui fait que la même action est plus ou moins décrite deux fois. Cette lourdeur d’écriture se manifeste aussi dans cette tendance désagréable qu’a Grimbert à expliciter l’évidence, à tirer les conclusions de tel ou tel dialogue, de telle ou telle action, alors qu’ils se suffisent à eux-mêmes.
D’un point de vue formel, il y a aussi beaucoup à redire. Le récit, simple et léger, a les défauts de ses qualités. Ses personnages, un guerrier bougon, un géant débonnaire, une politicienne sage et bienveillante, n’ont rien de remarquable. Ils sont superficiels, leur psychologie est sommaire. Ils sont tous, unilatéralement, des gentils, même Rey, le seul des héritiers qui semble avoir, dans un premier temps, une morale ambiguë. Et leurs ennemis sont immanquablement très méchants, et accessoirement bêtes et impulsifs, comme dans le premier dessin-animé venu. Tout cela aboutit à des dialogues niais, à des histoires d’amour téléphonées et à un monde très manichéen.
Au pays de Ji, il y a donc les méchants et les gentils. Et la morale du livre devient préoccupante quand un personnage donne raison à un ancêtre qui avait voulu remettre en cause la tolérance religieuse de vigueur en son pays sous prétexte qu’elle profitait aux cultes démonistes. En lisant cela, on serait à deux doigts de corroborer l’accusation de proto-fascisme, régulièrement lancée par ses détracteurs à l’encontre de la fantasy.
Pour autant, Le Secret de Ji est trop attachant pour réduire Pierre Grimbert à une qualité de yéyé de la fantasy. Il n’est pas Sheila. Il n’est pas non plus le smurf. Il est plutôt le groupe Téléphone, ou encore NTM : une adaptation modeste et honnête d’un genre substantiellement anglo-saxon, qui conviendra à merveille aux adolescents, ou aux anciens adolescents nostalgiques.