PARIS – Sleeping With The Enemy
Sorti le 5 novembre 1992,
chez Scarface Records.
Contrairement à une légende tenace, le rap n’a jamais vraiment été un genre engagé. En tout cas pas aux Etats-Unis. Certes, indirectement, en rendant compte de la réalité ou des fantasmes de leur milieu, les rappeurs ont souvent un discours social, pour qui sait lire entre les lignes. Mais au bout du compte, peu sont ouvertement politiques. Seule une poignée d’individus, à travers les époques, ont maintenu cette fibre héritée des plus grands moments du Mouvement pour les Droits Civiques : Public Enemy bien sûr, ou encore Dead Prez, The Coup et Immortal Technique.
Oscar Jackson Jr., alias Paris, a collaboré avec tous, et cela n’a rien d’un hasard : il a été, à travers les époques, le représentant même de cette école de rap, son cœur vivant, celui qui jusqu’à nos jours, via ses propres albums et à travers ses différentes initiatives (compilations, projet commun avec Public Enemy…), a défendu une rhétorique abrupte et offensive inspirée des Black Panthers.
Et il en a payé le prix. En 1992, alors qu’il s’apprête à sortir son second album, Tommy Boy le laisse tomber sous la pression de son distributeur. Le rap est alors en pleine ébullition, notamment dans sa déclinaison gangsta, et l’époque est marquée par la controverse autour du « Cop Killer » de Body Count. Paris en est donc réduit à faire avec, et à sortir ce disque sur son propre label.
Il faut dire que sur Sleeping With The Enemy, le rappeur de San Francisco n’y va pas de main morte. Sur « Coffee, Donuts, And Death », par exemple, il parle lui aussi d’assassiner de la flicaille, en représailles au viol de Nina Gelfant, perpétré quelques années plus tôt par un officier d’Oakland. Qui plus est, ce n’est pas que du policier, que Paris veut massacrer. C’est carrément le président de l’époque, George Bush père, auquel il dédie un « Bush Killa » furibard. Car selon lui, d’après le titre du premier morceau, celui qui met en scène l’assassinat du dirigeant, le véritable ennemi vit à la Maison Blanche. Le livret contient même un photomontage qui montre le rappeur attendant Bush derrière un arbre, un TEC-9 en mains (celui-ci deviendra la pochette d’une future réédition).
Il faut renverser la culture du silence, Paris dit-il sur « Conspiracy Of Silence », avec L.P. et Son Doobiest. Le rappeur partage une conviction forte avec les Black Panthers : la violence fait partie de la solution. La prochaine étape, c’est la guérilla, suggère-t-il en samplant Ice Cube et en intitulant comme ses protégés de Da Lench Mob sa chanson « Guerrillas In The Mist ». Il est mal, en effet, de composer avec l’ennemi (« Sleeping With The Enemy »). Ceux qui jouent à l’Oncle Tom et aux laquais des Blancs, les « nègres de maison », ne récolteront que la vengeance (« House Niggas Bleed Too »). Les Noirs ne seront respectés qu’en ripostant aux affronts qu’ils subissent (« Make Way For A Panther »). Œil pour œil, dent pour dent, dit-il sur plusieurs morceaux.
Et pour donner plus de retentissement à cette rage, avec l’aide occasionnel d’un producteur blanc du coin alors encore inconnu (DJ Shadow), Paris emploie une musique furieuse et déjà anachronique. Ces sons se rapprochent de ceux qui, avec Public Enemy et Ice Cube, ont déjà accompagné ce type de rap en colère : ceux, uptempo, survoltés, parsemés de dissonances, de sirènes stridentes, de scratches nerveux, de funk fiévreux et brutal, de percussions en folie, de samples en pagaille et parfois de guitares hargneuses, popularisés par le Bomb Squad.
La violence, cependant, n’est pas le seul registre employé ici. Paris le dit sur « Check It Out Ch’all » : il est de ceux pour qui rap signifie « rhythm and poetry ». Il est un « rappeur conscient » d’avant que le terme ne s’impose, qui sur « Think ’bout It » alerte ses frères sur ces dangers que sont la cocaïne et le SIDA. Même quand il s’aventure dans le club, comme avec « Funky Lil’ Party », c’est pour dire aux filles de se tenir. Ce qu’il exalte lui, sur « Assata », c’est une femme noire digne et forte. Il délivre aussi des titres introspectifs comme ce « The Days of Old » où, sur un saxophone suave, il regrette l’insouciance d’une enfance où la vie n’était pas encore pourrie par les gangs.
Paris est le donneur de leçons, sûr de son fait, de sa morale, de son jugement. Il est le rappeur politique par excellence, et Sleeping With The Enemy l’album engagé dans toute sa splendeur.
PS : ci-dessous la pochette, encore plus outrageuse, de la réédition deluxe.
