MICHEL HOUELLEBECQ – Les particules élémentaires
Publié le 24 août 1998,
chez Flammarion.
C’était l’an dernier, dans le cadre de l’émission Tout est politique. Peu après la disparition de Jean d’Ormesson, Ariane Chemin rapportait l’une de ses conversations avec l’écrivain. Obsédé comme beaucoup de ses pairs par sa postérité, son visage s’était rembruni, trahissant ainsi sa jalousie, quand la journaliste lui avait affirmé que (sous-entendu, contrairement à la sienne) l’œuvre de Houellebecq resterait. La survie de l’auteur de Plateforme semblait une évidence à Ariane Chemin, comme elle l’est maintenant pour beaucoup d’autres. Cependant, est-ce si acquis que cela ? Celui qui, aujourd’hui, fait figure de plus grand écrivain français, a-t-il gagné sa place au panthéon ?
Pour y répondre, il faut évidemment revenir à ses romans, par exemple Les particules élémentaires.
Publié en 1998, celui-là n’est pas nécessairement son meilleur. Beaucoup lui préfèrent Extension du domaine de la lutte. Il n’est pas non plus celui par lequel Houellebecq s’est vu consacré pour de bon par le milieu littéraire. Il faudra attendre 2010 et La carte et le territoire pour que le jury Goncourt, qui souvent soit se trompe, soit récompense trop tard des auteurs déjà reconnus, consente à lui accorder son prix. Mais Les particules élémentaires, c’est l’œuvre de la célébrité. Celle aussi (ça va de pair) des premières polémiques et des premiers commentaires passionnés, provoqués par le dégoût de l’écrivain pour l’homme, et par ce qui ressemblait fort, de sa part, à une promotion de l’eugénisme. C’est le livre qui, en somme, a durablement défini l’écrivain.
Il y a deux façons de parvenir à la postérité. La première, c’est de conquérir le temple. C’est de se légitimer auprès de ceux qui savent écrire l’histoire et en imposer leur version aux générations futures. C’est de rejoindre ces auteurs sanctifiés qu’il n’est plus besoin de légitimer, quand bien même les élèves auxquels on les enseigne peinent à y trouver toute résonance et tout intérêt.
Pour cela, il faut convaincre le cercle circonscrit des critiques et des gros lecteurs, lesquels sont depuis le commencement l’émanation exclusive d’un milieu bourgeois. C’était le cas à l’origine, dans ce grand siècle du roman qu’a été le XIXème siècle, car c’était là que se trouvaient les gens lettrés. Et ça l’est encore, les progrès de l’alphabétisation, plutôt que de convertir le peuple entier à la littérature savante, ou classique (malgré les efforts de l’Ecole en ce sens), ayant permis la création de littératures parallèles. Or, Michel Houellebecq, précisément, parle à ce milieu des lecteurs traditionnels, il navigue sur le canal historique de la littérature occidentale.
A travers l’histoire de demi-frères, Houellebecq relate sa propre expérience. La mère de deux hommes est le portrait craché de la sienne (sous un jour si peu avantageux qu’elle lui en voudra férocement). Elle en porte le nom. Enfant de parents désintéressés, élevé par sa grand-mère, puis parrainé par Philippe Sollers dans ses débuts littéraires, le premier demi-frère, Bruno a le même parcours que l’écrivain. Quant au second, qui en porte le prénom, scientifique asocial dont les travaux fonderont une nouvelle civilisation, il représente celui qu’il voudrait être : un observateur extérieur du monde des hommes, son commentateur, armé d’une lucidité froide. Un visionnaire.
Mais le contexte dans lequel ils évoluent (ainsi que l’auteur lui-même, assurément), et le public auquel ils s’adressent, c’est bel et bien ceux, habituels, de la bourgeoisie occidentale. C’est celui des couches instruites et demi instruites (Bruno est instituteur, Michel est, on l’a dit, un savant), comme Houellebecq les appelle lui-même dans le livre. C’est cette élite nombriliste, mais prompte comme aucune autre à l’autodénigrement. C’est ce milieu obnubilé par le mythe de la révolution, celui qui guette constamment la prochaine, celui qui (comme Karl Marx, l’un d’eux, l’avait fait) anticipe déjà le prochain âge des hommes, alors que le nôtre ne fait encore que commencer. C’est celui qui prétend que l’ennemi est l’individualisme, bien qu’il en soit lui-même à la pointe.
Avec ce titre, Les particules élémentaires, Michel Houellebecq a voulu promouvoir des mots et un discours scientistes (la conclusion du roman, c’est que la solution aux affres émotionnelles des hommes passe par une forme de clonage), mais aussi décrire l’atomisation à laquelle notre société sans Dieu nous condamne. Ce roman est une critique acerbe des idéaux libertaires des hippies (ou de ceux de Mai 68, comme on les appelle ici en France). Il montre à plusieurs reprises qu’ils sont, en vérité, une continuation du problème qu’ils voulaient régler. En exaltant la recherche effrénée du plaisir, en promouvant des quêtes spirituelles purement personnelles, déconnectées de toutes religions instituées et de leur rôle de ciment social, ils sont le nouveau stade de la fragmentation de la société, de sa réduction à une compilation d’êtres seuls condamnés au malheur. Ils sont, une fois encore, la manifestation de la bourgeoisie occidentale, celle qui, depuis deux siècles, est à l’avant-garde de l’individualisation croissante de la société, tout comme de sa contestation.
Les particules élémentaires c’est, comme la musique punk vingt ans plus tôt, une critique des hippies par des gens qui partagent leurs idéaux ; par des hippies qui ont perdu leur innocence, marqués par la désillusion et par son corolaire le cynisme. On tourne en rond. On pose comme postulat la cruauté du monde actuel, confondant son expérience personnelle avec celle de l’humanité tout entière. Et, avec la conviction bien ancrée que l’individualisme est la source de ce mal, on en revient toujours à une solution englobante, holistique, et pour tout dire totalitaire.
Titiller les présupposés idéologiques de ses gardiens tout en s’y conformant est, au bout du compte, la première façon d’être admis dans le temple. C’est le meilleur moyen de s’y voir dresser une statue, et in fine, pour un écrivain, de satisfaire cet impérieux besoin de postérité.
La seconde façon de l’atteindre est plus détournée. Elle est moins noble, elle est plus populiste, mais elle est plus durable. Elle est celle du bouche-à-oreille et du succès vraiment populaire. Elle est celle d’histoires qui traitent avec simplicité des thèmes fondamentaux, mais subrepticement, inconsciemment, sans préciser à chaque page qu’elles le font, sans le souligner à grands traits, sans même que cela en soit l’intention. Elle est celle de récits qui, même s’ils en sont naturellement le produit, se détachent de l’écume de leur temps et stimulent l’imagination. Elle est celle de Star Wars et de Harry Potter, mais elle fut aussi celle d’Hugo et de Dumas. Et elle est celle bien sûr, que n’a pas prise Houellebecq, malgré sa passion pour Lovecraft et ses emprunts à la science-fiction.
Avec ce dernier, au contraire, la réflexion prend le pas sur l’histoire. Les aventures des demi-frères ne servent qu’à animer un livre qui, au fond, est une collection de pensées. Relevés par ces scènes pornographiques qui, même répugnantes et désenchantées, sont toujours un moyen universel et sûr de réveiller le lecteur, les commentaires de Houellebecq dominent Les particules élémentaires. Ils en sont la qualité principale. Si on adore l’écrivain, c’est pour ses qualités de chroniqueur social, c’est pour ses observations d’une acidité savoureuse sur la petitesse des hommes, souvent assez justes pour faire mouche, mais assez exagérées pour qu’on ne se sente pas tout à fait concerné.
Ces qualités d’analyse, Michel Houellebecq les avait démontrées dès son essai très éclairant sur l’œuvre de H. P. Lovecraft. Et il récidive ici, commentant à plusieurs reprises celle d’Aldous Huxley. Il offre, à travers ses personnages, une lecture plus juste et plus dérangeante que celle souvent faite de l’auteur du Meilleur des mondes. Et cela n’est qu’un exemple, parmi bien d’autres.
Si Houellebecq est un chroniqueur hors-pair, c’est aussi grâce à une autre qualité, celle même, peut-être, qui lui permet de prétendre à cette immortalité envisagée par Ariane Chemin : son style. Il est crucial, chez cet auteur qui est entré en littérature par la poésie. Cette écriture est souvent moins commentée que ses thèmes, parce qu’elle se laisse oublier. Ses phrases sont simples, elles sont limpides, elles coulent de source. Ses figures de style sont employées sans démonstration, avec parcimonie et à bon escient. Ses descriptions sont rapides et claires, elles se passent de transitions. Les mots de liaisons sont induits, ils n’ont nul besoin d’être écrits. Par exemple :
Les herbes de la berge étaient calcinées, presque blanches ; sous le couvert des hêtres la rivière déroulait indéfiniment ses ondulations liquides, d’un vert sombre. Le monde extérieur avait ses propres lois, et ces lois n’étaient pas humaines. (p. 279)
En se faisant observateur distant, en adoptant cette posture neutre qu’il apprécie tant et qu’il emprunte à celle des scientifiques, en se faisant le spectateur de son propre milieu, un peu comme Pascal Rougon chez Zola, cet auteur met un terme au formalisme qui a empoisonné la littérature française du XXème siècle, cette inversion de la hiérarchie au bénéficie du style et au détriment du fond. Plutôt que de s’interroger sur le comment dire, il dit, et le reste vient tout seul (ou il donne l’impression de venir tout seul). Ne serait-ce que pour ça, Houellebecq mérite en effet de rester.