DE LA SOUL – Buhloone Mindstate

DE LA SOUL – Buhloone Mindstate

Sorti le 21 septembre 1993,
chez Tommy Boy Records.

Aussi drôles, créatifs et pertinents soient-ils restés plus tard, rien dans la discographie de De La Soul ne dépasse leur première triplette d’albums. Jusqu’à nos jours, où il n’est plus qu’un duo, le groupe gardera quelques beaux restes, mais plus rien ne sera supérieur aux trois sorties produites par Prince Paul. Sur la dernière, Bulhoone Mindstate, se perçoivent déjà la rancœur et le sérieux qui plomberont quelque peu le prochain, Stakes Is High, et il se colore des tendances de l’époque. La folie sampladélique du beatmaker n’en continue pas moins à sublimer l’imagination du trio.

1993 est, dans cette portion new-yorkaise du hip-hop, l’apothéose de la vague jazz rap, et le trio de Long Island n’y est pas insensible. Le morceau le plus long, « Patti Dooke », en est la meilleure illustration, puisqu’il rassemble trois vétérans du jazz (Maceo Parker, Fred Wesley, Pee Wee Ellis), ainsi que Guru, le grand officiant de ces noces entre rap et hip-hop. Le premier des jazzmen cités se voit même offrir un (très bel) instrumental solo, « I Be Blowin' ». Mais bien entendu, c’est du De La Soul, et c’est du Prince Paul : les influences et les expérimentations vont nettement plus loin.

Il est bien dans l’esprit du trio (devenu presque quatuor, avec le renfort de la rappeuse Shortie No Mass) d’inviter les Japonais Scha Dara Parr et Takagi Kan, sur « Long Island Wildin' ». Il leur est naturel d’enregistrer un album aux allures de coffre au trésor, où chaque parole et chaque note en plus est une nouvelle idée. Il leur est habituel d’être rigolos comme sur « 3 Days Later », à propos d’une rencontre qui s’achève par un MST. Il est attendu qu’ils jouent de répétitions absurdes sur l’interlude « Dave Has A Problem… Seriously ». Il est normal pour eux de terminer un morceau, « Eye Patch », par des rires d’enfants et des bêlements de chèvres, ou d’en commencer un autre, « Ego Trippin’ (Part Two) », par des hurlements, sans que cela ne soit rien d’autre que naturel.

Il est aussi très De La Soul de n’être jamais frontal mais de rester malin, d’aborder les grands sujets l’air de rien, au détour de leurs paroles ludiques. Les exemples les plus flagrants sont « Patti Dooke », encore une fois, où le trio clame son attachement à ses racines noires et son refus de se compromettre, et sur le même son que « I Be Blowin' », la réflexion sur l’identité de « I Am I Be ».

A sa sortie, Bulhoone Mindstate n’est pas pleinement apprécié à sa juste valeur. Le succès public, cette fois, n’est pas tout à fait au rendez-vous. A cette époque de fou où le rap évolue à toute allure, la formule De La Soul est déjà anachronique. Une nostalgie perce, d’ailleurs, pour la période révolue qui les a formés. L’hommage désuet au beatboxing « Stone Age », avec Biz Markie, en témoigne, de même que « Ego Trippin’ (Part Two) », où les trois protagonistes s’amusent à recycler les vers de nombreux rappeurs qui les ont plus ou moins précédés (Melle Mel, Run-D.M.C., Beastie Boys, Slick Rick, KRS One, Big Daddy Kane, Salt-N-Pepa, Kool Keith et d’autres), pendant que dans la vidéo ils se moquent de 2Pac, icône à venir de la nouvelle génération.

Pointent aussi, prémices du mouvement underground à venir, une amertume envers l’industrie de la musique, et une aversion à l’endroit du très racoleur R&B. Cette défiance, on la retrouve au détour de quelques mots et dans le thème du ballon (« bulhoone »), expliqué par le vers ci-après :

It might blow up but it won’t go pop.

Ça pourrait exploser, mais ça ne fera pas pop.

De La Soul ne tournera pas pop. Et Bulhoone Mindstate n’explosera pas. Mais depuis, sa cote n’a cessé de se renforcer, porté qu’il est par de grands moments comme ce superbe « Breakadawn » à propos de leur parcours. Non seulement l’album est-il à la hauteur des deux précédents, mais il est aussi plus court, plus accessible, moins chargé en skits certes marrants, mais superflus. Il clôt formidablement cette association fertile entre le truculent producteur et ces trois trublions du rap.

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