SMIF-N-WESSUN – Dah Shinin’

SMIF-N-WESSUN – Dah Shinin’

Sorti le 10 janvier 1995,
chez Wreck et Nervous Records.

Il y a quelques temps, nos amis de l’excellent site Press Rewind ont ressorti malicieusement la critique écrite en son temps par Joe Charles de The Source sur le premier album des futurs Cocoa Brovaz. Considéré depuis comme un classique du rap new-yorkais, inclus plus tard dans la fameuse liste des cent meilleurs albums hip-hop édité par le même magazine, Dah Shinin‘ y faisait l’objet d’un jugement en demi-teinte. Alors bien sûr, aujourd’hui, il est savoureux d’ironiser sur le manque de clairvoyance du critique. Et pourtant, pourtant, avait-il tout à fait tort ?

Que reproche alors Joe Charles au premier album du duo qui s’appelle encore Smif-n-Wessun ?

Deux choses, essentiellement.

D’abord, il accuse les protégés de Black Moon de ne rien inventer de plus que ces derniers. Et sur ce point, on ne peut pas tout à fait lui donner tort. Ce sont les mêmes thèmes, le même rap de rue ancré à Brooklyn, les mêmes histoires noires de ghetto, de dope, de flingues, de crime et de truands. Les Beatminerz déclinent la même formule à base de percussions martiales, de basses puissantes et de samples jazzy discrets, aux limites de l’infrabasse, avec un petit côté jamaïcain dans certains beats et flows (« Sound Bwoy Bureill », « Wipe Ya Mouf »). Et sur la pochette, détail plus anecdotique, le groupe se permet encore de réinventer à sa façon l’orthographe anglaise. Bref, si Dah Shinin‘ dégage quelque saveur, ce n’est plus tout à fait celle de la nouveauté.

L’autre reproche, c’est que Smif-n-Wessun ne sont pas aussi puissants que leurs aînés. Et là encore, Joe Charles est dans le vrai. A part sur  » K.I.M. » et « Let’s Git It On », les morceaux de Tek et de Steele ne sont pas aussi offensifs que ceux de Black Moon, pas aussi straight in your face, pas aussi punchy. Ils sont plus laid-back, plus mélodiques même (écoutez les pourtant très bons « Wrektime » et « Wrekonize »), limite mollassons. Ils manquent de diversité, ils sont monotones, si l’on excepte la weed-song « Hellucination ». Et du coup, l’album se montre moins haletant. Comme le critique le souligne, encore à juste titre, la promesse faite avec le single « Bucktown », cet ultime sommet de hip-hop – avec son saxo et son leitmotiv (« home of the original gun clappas ») absolument mémorables – n’est pas honorée sur la longueur de l’album.

Mais peut-être Joe Charles est-il tombé aussi dans le piège classique du critique, sommé de donner un avis rapide, avant même d’avoir laissé l’album mûrir et se faire un chemin entre ses oreilles. Après le choc provoqué par le Black Moon, puis par l’excellent premier single de Smif-n-Wessun, impressionner, ne pas décevoir, devient plus difficile. Parce qu’ils semblent se perdre sur un tempo ralenti, dans les vapeurs de la weed, il faut plus de temps pour que les titres de Dah Shinin‘ fassent un effet comparable aux incroyables hymnes guerriers d‘Enta Da Stage.

Parce qu’il est trop long et qu’il a des fillers, des passages pauvres et ennuyeux (« Home Sweet Home »), le premier album de Smif-n-Wessun ne semble que l’ombre de celui de Black Moon, une simple réplique de ce tremblement de terre. Cependant, être la réplique d’un séisme de l’acabit d‘Enta Da Stage, c’est déjà considérable. Tel est ce que Joe Charles n’a pas tout de suite réalisé. Telle a été la seule erreur d’un critique qui, à part ce détail capital, a vu tout de même très clair.

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