GUY GAVRIEL KAY – The Lions Of Al-Rassan (Les lions d’Al-Rassan)

GUY GAVRIEL KAY – The Lions Of Al-Rassan (Les lions d’Al-Rassan)

Publié en 1995,
chez Viking Press.

The Lions Of Al-Rassan est un classique de la fantasy, et pourtant, ce roman ne contient pas de fantastique. Mis à part un personnage secondaire doué de préscience, aucun protagoniste n’a de pouvoir surnaturel. Aucune magie ne vient perturber les événements politiques et militaires qui s’y déroulent. Et si l’on excepte les deux lunes de son ciel, le monde où il prend place ressemble au nôtre. Al-Rassan, en effet, s’inspire d’Al-Andalus, l’Espagne musulmane du Moyen-Âge.

Comme à l’époque de la Reconquista, trois religions se partagent ce territoire. Les Chrétiens deviennent ici les Jaddites, adorateurs du soleil, dont trois royaumes occupent le tiers nord de ce pays, l’Esperaña, qu’ils possédaient autrefois en entier. Les Musulmans sont les Asharites, et ils vénèrent les étoiles. Ils occupent au sud ce qu’il reste d’un glorieux califat disparu. Quant aux Kindaths, peuple mal-aimé associé aux lunes, ils errent comme leurs astres, au gré des vexations et des persécutions perpétrés par les fidèles des autres croyances, comme les Juifs d’autrefois.

Al-Rassan est une contrée en mouvement. Son équilibre est précaire, ses royaumes sont livrés aux conflits, au brigandage, au rançonnage. Et pourtant, c’est aussi une terre de culture et de lumière.

Les royaumes jaddites et asharites se déchirent plus souvent entre eux qu’avec l’autre civilisation. A force de se côtoyer et d’échanger, les fidèles des trois religions se connaissent. Ils s’exilent les uns chez les autres, ils combattent les uns pour les autres, ils maîtrisent souvent les autres langues et ils pratiquent une version tolérante de leurs fois. Et si les préjugés perdurent, Jaddites et Asharites acceptent mieux qu’ailleurs le peuple Kindath. Dans la douce Al-Rassan s’est développé une civilisation originale, plus ouverte qu’à Soriyya, le berceau des Asharites. Une civilisation brillante, dont ce roman tragique décrit la chute à travers le destin de ses grands personnages.

Les Lions d’Al-Rassan, en effet, sont deux hommes hors-du-commun. L’un d’eux, Ammar ibn Khairan, est un poète. Il est aussi le conseiller du principal prince asharite, son bras armé. L’autre, le Jaddite Rodrigo Belmonte (très inspiré par Rodrigo Díaz de Vivar, alias le Cid), est un capitaine, un meneur d’homme, un militaire d’exception. Et les deux sont des bretteurs hors-pair qui laissent peu de chance à leurs adversaires quand ils s’engagent en combat singulier. Leurs vies sont différentes : l’Asharite collectionne les aventures et les amantes (voire les amants), alors que le Jaddite est un père de famille aimant. Mais l’un comme l’autre représente cet Al-Rassan éclairé qui bientôt va disparaitre sous les coups des fanatiques et des jusqu’au-boutistes des deux camps.

Rapprochés par l’exil, ils vont se lier et s’apprécier. Ils vont aussi former un étrange triangle amoureux avec l’autre héros de l’histoire, une femme médecin Kindath du nom de Jehane bet Ishak, qui partage leur tolérance et leur hauteur de vue. Elle est un autre lion d’Al-Rassan, de même que le roi Badir et son conseiller Mazur, auprès desquels ils trouvent refuge. De même, aussi, que quelques autres, comme le jeune soldat Alvar de Pellino, dont ce roman raconte l’apprentissage, le marchand de soie Husari ibn Musa, voire le roi Ramiro, le plus avisé des souverains jaddites.

Dans ce livre qui est une ode à la tolérance et un réquisitoire contre le fanatisme, on voit ces personnages se rapprocher et s’aimer, et parfois adopter les us et les coutumes des autres, avant d’être emportés dans la folle furie des guerres, par les passions de leurs peuples et par leur loyauté envers eux. C’est une jolie tragédie que relate The Lions Of Al-Rassan, un grand roman de fantasy historique qui, dès 1995, amorce l’évolution que prendra ce genre sans cesse plus rude, sans cesse plus adulte. Néanmoins, il y encore une trace d’archaïsme dans le portrait de ces héros.

Kay ne commet pas l’erreur d’en faire des êtres immaculés. Rodrigo Belmonte et Ammar ibn Khairan ont du sang sur les mains. Ils sont à l’origine de meurtres et de massacres, ils ont conduit leurs troupes au viol et au pillage. Mais cela n’est dû qu’à la nécessité, à la realpolitik qui s’impose à tout grand chef. Dès que possible, ils s’opposent à ces excès, ils les ont en horreur. Au bout du compte, ils sont bel et bien des lions, forts, doués en tout, mais aussi attentionnés et moraux.

Il y a du pessimisme dans ce roman : sa morale est que des hommes exceptionnels, aussi puissants soient-ils, ne peuvent retenir la folie de leurs semblables. Mais avec eux, est encore exalté le héros glorieux et éclatant d’antan. Tout dépourvus soient-ils de capacités surnaturelles, Khairan et Belmonte, mais aussi Badir de Ragosa, Mazur ben Avren et d’autres encore, ont quelque chose d’inhumain. Ils sont les héros infaillibles et inaccessibles des vieux livres. C’est de la fantasy tragique, réaliste et historique. Mais c’est aussi toujours, quelque part, de la high fantasy épique.

Acheter ce livre en VO
Acheter ce livre en VF

Avez-vous aimé cet article ? 

Cliquez sur une étoile pour l’évaluer.

Note moyenne 0 / 5.  Nombre de votes :  0

 Pas encore de votes. Donnez la première note.

 Comme vous avez aimé cet article…

 Suivez‑nous sur les réseaux sociaux ! 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *