CIBO MATTO – Viva! LA Woman
Sorti le 16 janvier 1996,
chez Warner Bros. Records.
Plus que pour toute autre musique, les années 90 ont été la décennie du hip-hop. Pas seulement parce que le genre en tant que tel a dominé les ventes et livré sur ces dix ans plusieurs de ses œuvres les plus abouties. Mais aussi parce qu’il en est devenu la lingua franca, parce qu’il a largement contribué à ensemencer et à influencer avec succès d’autres sphères, d’autres scènes, d’autres genres. Le premier album de Cibo Matto est un exemple de ce que ce que ce rap des marges a proposé de plus craquant. Oscillant entre les accès de fureur rap des Beastie Boys et un trip-hop alors de saison, mais abâtardi par de la pop naïve et des ambiances jazzy, la musique de ces deux Nippo-américaines s’inscrit aussi dans une vieille lignée, celle qui, dès Blondie et le Tom Tom Club, voit le New-York rock, blanc et branché s’essayer à une version mutante du hip-hop.
Miho Hatori (chant, rap), et Yuka Honda (clavier, production) évoluent en plein cœur de l’élite rock en question. Elles bénéficient d’un sacré carnet d’adresses, côtoyant le Jon Spencer Blues Explosion, Masada, They Might Be Giant, les Boredoms ou encore Soul Coughing, un autre spécimen de rap mutant typique de l’époque. Aussi, la seconde a été mariée un temps à Dougie Bowne des Lounge Lizards, et elle deviendra la petite amie de Sean Lennon, le fils de John et de Yoko Ono. Plus tard encore, quand elles auront reçu les faveurs des college radios et de MTV, elles participeront à l’aventure Gorillaz et elles apparaîtront dans un épisode de Buffy tueuse de vampires. Leur succès, cependant, n’est pas qu’une affaire de networking. La musique, et tout particulièrement celle du premier album, est toute aussi charmante et sexy que ses instigatrices.
Ni la pochette, ni le titre hommage au L.A. Woman des Doors, ne donnent un aperçu clair du contenu. Pour mieux le deviner, il faut se référer au nom du duo, « dingue de bouffe » en italien. Car ici, tout se résume au thème de la nourriture, décliné sur un mode humoristique (cette femme qui prépare un repas d’anniversaire douteux à son fils et sa bru sur « Birthday Cake ») ou torride (ce « White Pepper Ice Cream » ambigu). Même quand elle reprend le titre d’un autre, avec sa version coquine du « Candy Man » de Sammy Davis Jr., même sur les titres les plus sensuels et personnels, même pour des sujets plus nobles, Hatori use et abuse de la métaphore culinaire, comparant par exemple son cœur à un artichaut à peler et à goûter délicatement (« Artichoke »).
Drôles, bien vues, les paroles se renforcent d’une musique bien fichue. Cibo Matto joue avec habileté des contrastes entre le chaud et le froid (pardon, entre le salé et le sucré). Le duo alterne habilement titres évanescents (« Artichoke », « White Pepper Ice Cream »), refrains délicieusement cheesy (« Sugar Water », « The Candy Man ») et malins (« Know Your Chicken »), coulées d’orgue rétro (« Le Pain Perdu ») et crises d’hystérie hardcore (« Birthday Cake », « Beef Jerky »). Tout est futé et sexy sur ce disque de hip-hop blanc, ou jaune, exemple accompli en ces années 90 d’une musique multi-genre et multilingue (on y parle tour à tour anglais, japonais, italien et français), globalisée, synthétique, œcuménique et, tout autant, originale, savoureuse, exquise.