2PAC – Me Against The World

2PAC – Me Against The World

Sorti le 14 mars 1995,
chez Interscope Records, Out da Gutta Records et Atlantic Records.

Qu’il est ardu de juger sereinement un disque de Tupac Shakur. Le mythe est tel que le martyr du rap ne peut susciter que passion ou déraison, en sa faveur ou pas. Avant même sa mort tragique en 1996, dès ce Me Against The World propulsé en tête des ventes alors que le rappeur croupit en prison, une première, il n’est déjà plus un homme, ni même un artiste, mais un héros de tragédie.

D’autres se sont appuyés sur leur expérience de dealer à la petite semaine pour se réinventer sous les traits d’un gangster de roman. Mais avec 2Pac, la séquence est inversée. Avec le succès, le rappeur se prend pour de bon pour son personnage, il collectionne les frasques et les faits de délinquance, port d’armes, violence, agression sexuelle. Sous le patronage dangereux de Suge Knight, il devient l’équivalent rap d’un Jim Morrison, confondant mythe et réalité, s’engouffrant dans une spirale néfaste qui mènera à son anéantissement, à une mort qui démultipliera son aura.

Sur cet album, son meilleur, tout est là pour que le culte se mette en place. La mort rode déjà, dès une introduction qui revient sur cette première agression qui a bien failli lui coûter la vie à New York, et sur les titres morbides « If I Die 2Nite » et « Death Around The Corner », tous deux très bons. Et le rappeur claironne, dans une ambiance paranoïaque, une volonté démesurée de braver les dangers (« Me Against The World, » « Fuck The World »). Surtout, 2Pac incarne ici une figure devenue familière : celle du voyou sensible, celle de la brute au cœur d’artichaut.

Que les gens qui se demandent encore comment le rap de gangster a pu séduire à ce point les enfants de la classe moyenne écoutent donc cet album : la portée des paroles y dépasse de loin le contexte du ghetto. Jusqu’à ras-bord, il est rempli de sentimentalisme. Il est marqué par le romantisme de l’adolescence, avec ses idées noires (« So Many Tears », le très beau « Lord Knows »), sa nostalgie de l’innocence perdue (« Young Niggaz, » « Old School ») et ses amours (« Can U Get Away »). Et l’on n’oublie pas de citer ce « Dear Mama » bourré de pathos, archétype des morceaux innombrables que les vilains rappeurs consacreront à leurs mamans.

La musique est dans les mêmes tons, s’appuyant sur les sons sirupeux du g-funk et poussant loin le flirt avec un R&B affecté, avec ces voix féminines en pâmoison. Ajoutés à cela sa gueule d’ange déchu et son torse nu d’Apollon, et 2Pac complète à lui tout seul un profil de boys band. Un boys band du ghetto, qui jouera jusqu’au bout de son charme de canaille et de garçon perdu.

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