Un panorama du rap du Michigan
Pendant longtemps, comme d’autres métropoles du Midwest, Detroit a été associé au hip-hop de backpacker. Son rap a longtemps été issu d’une scène battle, celle d’Eminem et de son film 8 Mile. Ou bien il a privilégié la démarche d’esthète incarnée par J Dilla. Avec entre les deux, des gens tels que Royce da 5’9″, Elzhi, Black Milk, Guilty Simpson, Apollo Brown ou la rappeuse Invincible, tous fidèles au bon vieux boom bap. Même les plus extravagants des rappeurs de Detroit, par exemple Danny Brown, sont issus de cette tradition. Tout juste relève-t-on l’existence parallèle, dans la région, d’une filière horrorcore et grand-guignol emmenée très tôt par Esham, et représentée ensuite par le Insane Clown Posse, voire, dans la ville voisine de Flint, par la Dayton Family.
En marge de ces tendances, cependant, dans les quartiers chauds de Detroit, se développe autour de l’an 2000 un rap de rue plus spécifiquement gangsta. Le premier épisode marquant de cette aventure est Rolees Don’t Tic Toc, en 1999, un projet des Street Lord’z Platinum où apparaissaient les Californiens Daz Dillinger et Too $hort. Plus viscérale, abrupte et dangereuse, cette scène est marquée dès ses débuts par la violence. Elle oppose alors les collectifs Street Lord’z Chedda Boyz et Eastside Chedda Boyz, et elle emporte le pionnier de cette scène, Blade Icewood, paralysé après une attaque à l’arme à feu en 2004, puis assassiné quelques mois plus tard, en avril 2005.
C’est cette école qui, dans la seconde moitié de la décennie 2010, sort du ghetto, représente Detroit, et en fait l’une des scènes rap les plus exaltantes du moment. Cette émergence, progressive, s’accélère quand les rappeurs stars d’Atlanta se mettent à coopter les artistes du cru. Dès 2013, Jeezy signe les Doughboyz Cashout sur son label CTE World. Quelques années plus tard, son vieux rival Gucci Mane prend la suite en accompagnant Icewear Vezzo sur « Angel Wings ». A la fin des années 2010, Lil Baby sympathise avec 42 Dugg et l’invite à rejoindre son propre label. Plus tard, c’est au tour de Lil Yachty de se prendre de passion pour cette scène. Il collabore alors avec certains de ses acteurs et il sort avec plusieurs l’album Michigan Boy Boat.
Entretemps, ces gens de Detroit commencent à toucher un large public. Le premier franc succès de cette scène est « First Day Out » fin 2016, qui vaut à son auteur, Tee Grizzley de rejoindre 300 Entertainment et la major Atlantic Records. D’autres tubes lui succèdent, tel que le « Bloxk Party » de Drego et de l’halluciné Sada Baby. Les rappeurs de Detroit, qui vivaient autrefois en circuit fermé et diffusaient leur musique sur CD, profitent alors du format streaming. Celui-ci les rend tout à coup visibles en dehors de leur ville, il leur donne accès à un public bien plus large. Il dévoile une effervescence et une profusion de talents, qui rappellent l’Atlanta des décennies précédentes.
Cette scène exploite aussi des liens construits de longue date avec la Californie, comme le prouvent ses nombreuses collaborations avec Philthy Rich, le rappeur de la Bay Area (notamment son projet commun avec Peezy, East Side), ou encore ce fabuleux morceau de Lonnie Bands, « Detroit To Inglewood », où se succèdent des rappeurs des deux bords. Une forte parenté avec le son de Detroit s’entend d’ailleurs parfois chez les rappeurs californiens, notamment SOB x RBE.
Une étape supplémentaire est franchie au début des années 2020. Les majors s’intéressent alors de plus en plus aux artistes de Detroit, pendant que ces derniers cherchent le succès en diversifiant leurs sons. C’est ainsi, en 2022, que BabyTron et BabyFace Ray se retrouvent parmi les « Freshmen » du magazine XXL, qui chaque année met en avant les nouveaux chouchous de l’industrie. Au même moment, connus ou pas, des rappeurs d’ailleurs s’inspirent du son de Detroit.
Ce son de Detroit, c’est un cousin de la trap ou de la drill music, mais plus directement influencé par les vieilles sorties du label No Limit. Cela est très visible chez les Doughboyz Cashout et leur leader Payroll Giovanni, tant dans les sons que dans l’imagerie bling bling. Il se distingue aussi par un rap souvent franc et direct (bien loin des chantonnements sous Auto-Tune prisés par ses contemporains), par des boucles de piano nerveuses, ainsi que par un son sec, brusque, électrique, où certains reconnaissent l’influence de la techno née dans la même ville, mais dont la source est plus probablement la freestyle music, une pop music synthétique des années 80.
Côté paroles, les rappeurs de Detroit usent des thèmes ordinaires, l’argent, la richesse, la violence, le sexe, la drogue, avec pour certains comme Teejayx6, Kasher Quon, les ShittyBoyz et les gens du BandGang, une passion particulière pour le « scam », l’arnaque à la carte bancaire. Le rap du cru, en effet, ne s’est pas départi des activités criminelles qui ont coûté la vie à Blade Icewood. Bien après lui, d’autres rappeurs subissent le même sort, comme Doughboy Roc des Doughboyz Cashout en 2017. Et en 2020, ce sont Jizzle P et Paid Will qui sont emportés par les balles, deux représentants de BandGang, un collectif dont le nom n’a rien de fortuit : en accolant les termes de « groupe » et de « gang », il reflète une réalité. La scène de Detroit n’est pas la seule à brouiller la frontière entre le crime et le rap, loin s’en faut. Mais c’est particulièrement marqué chez elle.
Parler d’un style de Detroit, cependant, n’est pas pertinent. Depuis que Peezy a fait connaître Rio Da Yung OG, et avec lui tous ses compères de la ville de Flint, des rappeurs souvent solidement armés d’une bonne dose d’humour noir et pince-sans-rire, il ne faut plus parler du rap de Detroit, mais plutôt de rap du Michigan. D’autant plus que d’autres scènes issus du même Etat, par exemple celle de sa seconde ville, Grand Rapids, se joignent à la fête avec des personnalités telles qu’AK Bandamont et le producteur Wayne616. Par ailleurs, cette musique évolue, et ses incarnations sont d’une grande variété, des contorsions épileptiques de Sada Baby aux murmures de Baby Smoove, en passant par les miaulements d’obsédé sexuel d’YN Jay. C’est précisément de cette diversité que l’article qui suit veut rendre compte, en s’attardant sur les grands acteurs de Detroit, de Flint et du reste du Michigan, et, pour chacun d’eux, sur une œuvre de référence.
Originellement publié en 2021, cet article a été enrichi, corrigé et mis à jour plusieurs fois.
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