NICK CAVE & THE BAD SEEDS – Henry’s Dream
Sorti le 27 avril 1992,
chez Mute Records.
Assurément, Nick Cave n’est pas l’artiste d’un seul album. Son œuvre est si riche que plusieurs de ses albums peuvent prétendre être des classiques. Tender Prey, Let Love In ou le récent No More Shall We Part sont souvent cités. Des puristes vont leur préférer l’ardu The First Born Is Dead, ou remonter jusqu’à Birthday Party. Le dépouillé The Boatman’s Call a autant d’admirateurs que de détracteurs. Kicking Against The Pricks est un jalon. Le grand public s’en souvient pour les duos de Murder Ballads. Et ceux qui préfèrent le Nick Cave apaisé mettent en valeur The Good Son.
Henry’s Dream, toutefois, n’occupe pas la meilleure place dans la discographie de l’Australien. Il serait presque un oublié. Nick Cave lui-même n’apprécie pas beaucoup ce disque sorti en 1992. Il l’a presque renié, mécontent de la production d’un David Briggs recruté pour son travail passé avec Neil Young. Curieux, car le disque que révèle cette pochette signée Anton Corbijn est l’un de ses plus solides. Il est aussi une synthèse de tous les Nick Cave, le punk, le bluesman et le crooner, l’auteur obsédé par le Deep South américain et par les thèmes bibliques, celui des complaintes enfiévrées (« Brother, My Cup Is Empty », « When I First Came To Town », « Jack the Ripper »), des visions hallucinées (« I Had A Dream, Joe ») et des chevauchées fantastiques (« Papa Won’t Leave You, Henry »), celui des ballades tragiques (« Straight To You ») et des titres inquiétants (« Christina The Astonishing », « John Finn’s Wife », le fort « The Loom Of The Land »).
L’écriture littéraire et le style enflammé de Cave y sont à leur sommet. Ses paroles crépusculaires font d’Henry’s Dream un album-concept accompli, qui semble nous relater une seule et même histoire, la course morbide d’un damné dans un monde infernal envahi par le stupre, l’adultère, le meurtre, la violence et l’alcool, bref, par le péché. Un monde sous la menace, ici, d’une sainte vengeresse ressuscitée, là d’un dieu colérique. C’est éloquent. C’est même grandiloquent, mais dans le bon sens du terme. Pourtant, il est vrai que ce disque souffre d’un relatif déficit d’intensité. Nick Cave navigue entre ses registres les plus coutumiers, mais sans aller au bout de son numéro de furieux possédé, ou d’homme mûr faussement apaisé. Sans jamais barrer vers une seul cap.
C’est le défaut d’Henry’s Dream, mais c’est aussi sa grande qualité : il expose toutes les facettes de Nick Cave. Mélodique, orchestré, riche en cordes et en orgue, flirtant avec le mélo, mais bien trop brut pour y sombrer, il est aussi l’un de ses albums les plus accessibles. Un disque mineur pour le chanteur, peut-être, mais un grand disque quand même, et une porte d’entrée idéale vers l’œuvre parfois ardue du ténébreux Australien, pour qui n’a encore jamais osé s’y perdre.