GLEN COOK – The Silver Spike (La pointe d’argent)

GLEN COOK – The Silver Spike (La pointe d’argent)

Publié le 15 septembre 1989,
chez Tor Fantasy.

En lançant sa deuxième salve d’ouvrages consacrés à la Black Company, celle désignée comme les « Livres du Sud », Glen Cook abandonne certains de ses héros. Plusieurs personnages, et non des moindres (Raven, Silent et Darling), restent sur le continent Nord. Ils n’entreprennent pas cette quête des origines lancée par Croaker avec les autres mercenaires survivants. Néanmoins, un spin-off intitulé The Silver Spike relate les ultimes aventures de ces protagonistes délaissés.

On les retrouve au point où on les avait laissés : Darling, Silent, les derniers rebelles et les créatures étranges de la Plaine de la Peur ; Raven et son nouvel ami, le soldat déserteur Case. Tous, maintenant sans attache et sans but, cherchent à se refaire une vie, bon an mal an. Cependant, deux événements précipitent à nouveau les choses, et les obligent à reprendre les armes. Tout d’abord, Toadkiller Dog, l’une des créatures du Dominateur qui avait survécu à l’apocalypse du livre précédent, parvient à retrouver puis à sauver le Limper, décidément increvable. Ensuite, une bande de petites frappes motivées par le gain parviennent à s’emparer du silver spike, la pointe d’argent où est enfermée l’essence maléfique du Dominateur. Suite à cela, donc, nous voilà repartis comme en 14, avec déchainement de magie et batailles épiques impliquant à l’occasion baleines volantes, centaures et autres créatures étranges.

Contrairement à ces « Livres du Sud » qui donnent à la saga un nouveau souffle, The Silver Spike fait du réchauffé. La grande bataille à trois qui a animé les ouvrages précédents, cet affrontement complexe entre l’Empire, les Rebelles et le Dominateur, est réanimée. Et comme à son habitude, fâcheuse, Glen Cook s’emploie à ressusciter à tour de bras des personnes que l’on croyait mortes ou disparues. On retrouve aussi, comme pour les tomes précédents, ce cheminement parallèle de plusieurs intrigues, une ou deux impliquant les personnages principaux, et une autre mettant en scène d’autres, qui n’apparaitront qu’ici. En l’occurrence, ces petits malfrats qui ont remis la pointe d’argent dans la nature, et qui seront vite débordés par les conséquences de leurs actes.

Ce tome n’a que deux apports. Il explique certains événements mystérieux survenus dans le premier des Livres du Sud, Shadow Games, au cours du long périple de Croaker. Et il met un point final à l’histoire des héros délaissés par la saga principale. On apprend ce qu’ils deviennent, pas seulement à l’issue de cette nouvelle aventure (à laquelle ils ne survivront pas tous), mais au-delà.

Pour le reste, ça n’est que du bon vieux Glen Cook, sans surprise.

Et ça n’est pas plus mal. Car se retrouvent ici, aussi, quelques-unes de ses forces, à commencer par ce questionnement des principes de Bien, de Mal et de morale. Sur le plan de l’intrigue, comme il l’avait fait avec Marron Shed dans Shadows Linger, l’auteur parvient à nous faire ressentir de l’empathie pour les pauvres types à l’origine du désastre que raconte le livre. Smeds Stahl, Tully Stahl, Timmy Locan et Old Man Fish apparaissent au début comme des minables, comme une bande de pieds nickelés bêtes et méchants. Et pourtant, ils vont devenir les vrais héros de l’histoire, ses personnages les plus fouillés et attachants. En entrant dans leur peau, dans leur tête, le lecteur finit par s’identifier à eux, par éprouver de la sympathie à leur égard, notamment pour Smeds Stahl, qui pourtant nous est d’abord présenté sous un jour peu favorable : celui d’un ivrogne paresseux aux penchants pédophiles… L’auteur lui offrira même une sorte de rédemption.

Glen Cook nous démontre une fois encore que le Mal est une notion relative, qu’il est difficile d’apposer un jugement moral définitif sur qui que se soit. Il le fait avec Smeds Stahl, mais aussi avec d’autres personnages. Du côté de l’Empire, le puissant Exile se révèle être un type réglo. A l’inverse, dans le camp des Rebelles, il nous rappelle que l’ambigu Raven a abandonné ses enfants. Et puis il s’engage explicitement dans de longs débats philosophiques sur le Bien et le Mal, à travers des discussions entre Darling, l’égérie des Rebelles, et Case, l’ancien fermier devenu soldat de l’Empire, lequel répond aux idéaux de la première par des considérations plus pragmatiques :

… I’ve always known people for whom a goal was everything, who never thought nothing about the consequences of the goal achieved (p. 562).

… j’ai toujours connu des personnes qui plaçaient leurs objectifs au-dessus de tout, mais ne pensaient jamais aux conséquences de cet objectif, une fois réalisé.

Mais passons à une autre citation :

Dans Le seigneur des anneaux, on pense que, parce qu’Aragorn est bon, son arrivée au pouvoir va tout régler. Qu’en savons-nous ? Ce qui nous importe, en fait, c’est de savoir ce qu’Aragorn aurait vraiment fait, une fois arrivé au pouvoir. Aurait-il créé une sécurité sociale pour les orques ? 

C’est en substance (je ne dispose plus du texte d’origine) ce que George R. R. Martin avait déclaré à un média français pour distinguer sa fantasy de celle de Tolkien. L’une s’intéressait aux bonnes causes, à la conquête du pouvoir, alors que l’autre se penche sur sa pratique et ses conséquences. Tel est le basculement qui s’est fait entre la fantasy ancienne et la moderne. Il date, en grande partie, de Glen Cook. Et celui-ci l’a rarement exposé aussi clairement que dans The Silver Spike.

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