MC LYTE – Lyte As A Rock
Sorti le 19 avril 1988,
chez First Priority Music et Atlantic Records.
En 1988, MC Lyte est la première rappeuse à sortir un album solo en bonne et due forme. Mais comme la place des femmes dans le rap n’a jamais été acquise, cela ne se passe pas simplement. Son arrivée chez Atlantic Records est imposée par Nat Robinson, le patron du petit label First Priority et le père des gens d’Audio Two, un duo que l’industrie courtise après le succès de « Top Billin' », la face B de son premier single. Lana Moorer, de son vrai nom, est proche des deux frères (elle est souvent présentée, à tort, comme leur sœur), et comme ils veulent poursuivre l’aventure ensemble, ils l’imposent à la major du disque. L’ironie, c’est que l’histoire du rap retiendra surtout Audio Two pour le titre susnommé, alors que leur amie deviendra sa première grande dame.
Et si MC Lyte a acquis ce statut, c’est pour une raison simple : sorti alors qu’elle n’a même pas dix-huit ans, Lyte As A Rock met bien des hommes à l’amende. La jeune femme de Brooklyn, qui a commencé le rap à douze ans, les prend à leur propre jeu : elle se livre avec éloquence à des égo-trips dévastateurs, elle vante aussi les prouesses de ses DJs, elle représente son quartier avec conviction sur « Kickin’ 4 Brooklyn » et elle se lance avec agressivité dans du battle rap, s’attaquant à sa rivale Antoinette sur « 10% Dis », qu’elle accuse d’avoir plagié « Top Billin' ». MC Lyte donne aussi dans le storytelling à caractère social sur ce qui a été son premier titre, « I Cram To Understand U », écrit à l’âge de seize ans, et où il est question d’un amant que l’addiction au crack lui a volé. Tout cela est redoutable, même si la production (essentiellement signée par Audio Two, mais aussi, sur « MC Lyte Likes Swingin' », par un certain Prince Paul dont le groupe, Stetsasonic, est alors proche de cette clique), aujourd’hui datée, vient modérer le constat.
MC Lyte défend parfois son sexe. « I Am Woman », par exemple, est une allusion à la chanson du même nom d’Helen Reddy, l’hymne officieux du Mouvement de Libération des Femmes. « Big Girls Don’t Cry » invite toutes les filles à être comme elle : fortes. Et « Paper Thin », l’un des tubes de l’album, est une déclaration d’indépendance envers un compagnon volage, menteur et manipulateur. Mais pour l’essentiel, le rap de MC Lyte se confond avec celui de ses collègues masculins. Elle adopte leur mode vestimentaire, et elle ne manifeste sa féminité que par du maquillage et des bijoux discrets. Même la pochette, même son nom, entretiennent l’ambiguïté sur son identité. Visiblement, elle ne veut pas être résumée à sa qualité de femme. Elle ne cherche pas à devenir la plus grande rappeuse des débuts du hip-hop, mais l’un de ses grands rappeurs.