PRESERVATION – Eastern Medicine, Western Illness
Sorti le 29 mai 2020,
chez Nature Sounds.
En 2014, le travail de son épouse l’exigeant, le DJ New-Yorkais Preservation doit se relocaliser à Hong Kong. Ce séjour de trois années lui fournit alors l’occasion de fureter dans les bacs à vinyle des disquaires locaux, à la recherche de musique chinoise. Ce tropisme asiatique, en vérité, ne date pas d’hier. Traumatisé comme toute sa génération par le Wu-Tang (avec lesquels il allait collaborer plus tard), il a usé de samples sinisant dès la fin des années 90, à l’époque où il était membre de Sonic Sum. Et beaucoup plus tard, après une longue période où il a été le DJ attitré de Mos Def, et alors qu’il est déjà installé en Chine, Preservation manifeste cette influence sur Days With Dr. Yen Lo, l’un des meilleurs albums de Ka, et un grand disque de la décennie écoulée.
Cinq ans après, Ka collabore encore avec Preservation, sur le titre « A Cure For The Common ». Mais il n’est pas le seul. C’est toute une scène qui l’accompagne ici, celle qui descend en ligne directe de l’underground new-yorkais dont, autrefois, Sonic Sum était un fleuron. Roc Marciano, Billy Woods, Your Old Droog, Mach-Hommy, sont présents eux aussi, ainsi que d’autres rappeurs plus ou moins notoires comme AG, Tree, Quelle Chris, GrandeMarshall, Nickelus F et Navy Blue.
Ils livrent ici des paroles conformes à cette école, inventives, élaborées, cryptiques même, avec un soupçon de menace et de commentaire politique, comme quand Mach-Hommy s’en prend à Trump, quand Quelle Chris parle de la violence policière à l’encontre des Noirs et quand AG se décrit comme un produit de son environnement. Ils jouent aussi des thèmes gangsta, mais avec une créativité et sophistication (Roc Marciano excelle encore à cela, sur « Medicine Drawer »).
Cet album, cependant, est celui de Preservation. Il y déploie son concept : appliquer des remèdes orientaux aux maux occidentaux. Eastern Medicine, Western Illness est bâti entièrement sur sa collection de vinyles chinois. Hong Kong, qu’on nous présente en introduction, reste à tout moment son arrière-plan. Des citations nous parlent de culture, de médecine ou de philosophie orientales (y compris en français, sur « Capillaries ») et des extraits de film, dont un issu de In The Mood For Love, évoquent les mêmes lieux. Le DJ a même décidé de commencer et de clore son album avec des artistes chinois : au tout début sur « Dragon Town », YoungQueenz, un rappeur à la voix âpre ; et en conclusion Michelle Siu, avec le chant traditionnel du majestueux « Mouth Of A River ».
Cet Eastern Medicine, Western Illness est bien conçu. Il est un vrai album concept, avec un grand thème sous-jacent (les dysfonctionnements de l’Occident vus à travers un prisme oriental), avec aussi un début, une fin et une certaine homogénéité. Car malgré la diversité des intervenants, ce sont souvent des ambiances similaires que Preservation privilégie : sombres, avec des samples inquiétants. C’est une musique à la fois économe et somptueuse, avec une pincée d’expérimentalisme et quelques temps forts comme « I-78 », le single avec Mach-Hommy. Tout cela figure parmi ce que le boom bap a à nous proposer de mieux, aujourd’hui comme hier.