BEANS – Tomorrow Right Now
Sorti le 10 mars 2003,
chez Warp Records.
Ceux qui ont vécu les inénarrables années 80 (et qui n’ont donc pas quinze ans, et qui ne sont donc pas fans de rap français) se souviennent à coup sûr de cette pub qui vantait les vertus d’une boisson sous prétexte que « ça ressembl(ait) à de la bière, ça a(vait) la couleur de la bière, ça a(vait) le goût de la bière », mais que « ça n’(était) pas de la bière ». Reprenez ce slogan, remplacez le mot « bière » (ou celui de n’importe quel autre bien de consommation courante) par « Antipop Consortium », et vous aurez une idée du contenu de ce premier album solo post-split.
L’essoufflement qui a mené le groupe à la séparation était relativement perceptible au fil des albums, à qui sait un tantinet affûter ses oreilles. Même aussi indispensable que les autres, l’inégal Arrythmia était nettement moins bon que Shopping Carts Crashing, qui était lui-même nettement moins accompli que l’ultime et increvable Tragic Epilogue. Mais avec le Tomorrow Right Now de Beans, ce n’est plus de légère perte de vitesse dont il s’agit, mais d’effondrement.
Le premier fautif de ce rendez-vous manqué est Beans lui-même. Est-ce dû à cette échappée solo et à l’absence de renfort au mic (hormis A. Swan sur deux morceaux), ou à une petite forme ? Toujours est-il que le rappeur ennuie, qu’il s’époumone dans le vide, au point de ressembler parfois, c’est un comble, à un wannabe rappeur poussif, tout juste doté en bonus d’une sorte de virtuosité inutile, qu’il s’escrime à rapper/chanter sur un beatbox pénible (« Crave »), qu’il lance des harrangues (« Mearle ») ou qu’il parte dans une sorte de ragga doux (« Phreek The Beet »).
Mais le rappeur n’est pas le seul coupable. Les producteurs partagent avec lui le banc des accusés. Ce n’est pas que la formule proposée par l’habituel E. Blaize, ou secondairement par Priest et par quelques autres, ait prodigieusement changé. Non, au contraire, Beans est toujours accompagné par les sons électroniques heurtés, brutaux, squelettiques et décalés qui ont fait la fortune artistique et critique d’Antipop Consortium. Certains morceaux sont mêmes évocateurs de titres passés (les sons de « Mearle » ne vous rappellent donc rien ?). C’est juste qu’ils sonnent moins convaincants, moins marquants, plus lassants et plus creux. Réchauffés en un mot.
La seule évolution notable est peut-être ce flirt passager (« Raping Silence », « Toast ») avec les sons bounce appréciés ces derniers temps Outre-Atlantique. De fait, même l’instrumental « Sickle Cell Hysteria » n’est que l’ombre des délires passés d’Earl Blaize. On dirait presque un groupe rap français qui s’est laissé aller à tenter du simili APC (« Rose Periwinkle Plum » est un peu mieux).
Pour qui aime la musique, une séparation est rarement une mauvaise nouvelle. D’une, il vaut souvent mieux crever un abcès devenu purulent que s’évertuer à reproduire ce qui ne pourra pas être dépassé. De deux, les rescapés d’un groupe en profitent souvent pour se libérer en solo des compromis qui les corsetaient et pour livrer la pleine mesure de leurs obsessions, de leur talent et de leur personnalité. Souvent, mais pas toujours. Beans par exemple, n’a pas saisi cette chance. Il s’est contenté d’un Tomorrow Right Now qui n’est que l’ombre floue de son groupe fabuleux.
Sur « Crave », Beans pousse la chansonnette et déclare :
There’s too many MCs and not enough listeners
Trop de MCs, oui. Trop de rappeurs, et pas assez d’auditeurs. Voilà une affirmation qui ne se vérifie pas avec cet album qui, à coup sûr, aura beaucoup plus d’auditeurs qu’il ne le mérite.