MEAT PUPPETS – Meat Puppets II
Sorti en avril 1984,
chez SST Records.
A l’époque, à ce moment décisif où, invités au MTV Unplugged de Nirvana, les Meat Puppets touchent le public le plus immensément large qu’ils n’aient jamais atteint, une critique française, dans Les Inrocks probablement, prétend que Kurt Cobain a invité un groupe bien moins important que le sien à cette grand-messe télévisée. Affirmation sans risque… Qui, en 1994, est plus important que Nirvana ? Néanmoins, cette remarque condescendante est à côté de la plaque.
Ce que veulent alors faire les stars du grunge, c’est édifier les gens. C’est leur raconter la véritable histoire. C’est montrer au grand nombre d’où ils viennent et qui les a formés. C’est leur enseigner que Meat Puppets II, l’album dont, avec ses auteurs, ils reprennent trois titres, est un classique du circuit rock alternatif américain des années 80. Et donc, un classique du rock tout court.
Formé en Arizona autour des frères Cris et Curt Kirkwood (le troisième larron est le batteur Derrick Bostrom), les Meat Puppets suivent alors la même tendance que d’autres groupes signés chez SST, Hüsker Dü, les Minutemen, Dinosaur Jr ou Black Flag eux-mêmes. Ils s’affranchissent du cadre répétitif du punk hardcore pour créer progressivement leur style. Et ce dernier prend précisément naissance avec ce deuxième album enregistré en 1983, et sorti un an plus tard.
Avec ses reprises dérangées de Doc Watson et Bob Nolan, le premier donnait déjà des indices sur la direction à venir,. Avec le suivant, cependant, les Meat Puppets précipitent les choses. Ils retiennent du hardcore quelques bruits et de la fureur. Mais ces consommateurs de drogues avérés prennent un tour psychédélique. Et puis surtout, ils proposent une musique de cow-boys.
Tout dégoutés du punk qu’ils se disent, les Meat Puppets en font toujours : souvent, les guitares sont sales et bourrin, le batteur tape comme une brute sur ses futs, le chant est précipité, et toujours à deux doigts de dérailler, les morceaux tournent autour des deux minutes. Des éruptions hardcore comme « New Gods » et le début de « Teenager(s) », parsèment l’album. Mais dès le furibond « Split Myself In Two », on les entend, les solos de guitares remplis d’effet et les lamentations de rednecks allumés. Et cela ne fait que devenir plus apparent encore, avec la country de « Magic Toy Missing », premier d’une série de très bons instrumentaux, puis avec ce « Lost » qui reprend le cliché roots du gars qui s’est perdu sur la route. Et puis plus tard, à la tout fin, les sifflements de « The Whistling Song » évoquent un homme perdu dans les grands espaces.
Et puis il y a ces autres morceaux. Ceux qui n’ont pas été choisis par hasard par Kurt Cobain et compagnie. Ceux qui démontrent que ce numéro de vacher punk n’est pas seulement un gag.
Le grand « Lake Of Fire », avec ses paroles aux relents bibliques sur le bien, le mal, l’angoisse de la mort et l’insignifiance des hommes, est aussi intense qu’il est bref. Quant à « Oh Me », pas de surprise qu’il ait tapé dans l’œil (l’oreille) de Cobain, avec ses airs de complaintes à la Neil Young.
Et puis « Plateau » est magnifique. Par son texte, qui joue de la polysémie du mot (une plaine d’altitude désolée, le moment où on ne progresse plus) pour dire que la soif d’ascension ne mène qu’à la déception. Et par cette guitare acoustique qui s’abandonne tout à coup à un instrumental électrique somptueux, lequel se prolonge par un autre grand titre dénué de paroles, « Aurora Borealis ». Avec cette musique qui semble dépeindre des grands paysages vides, on se sent presque transporté sur les terres d’origine des Meat Puppets, dans les déserts arides de l’Arizona.
Meat Puppets II est le meilleur album du groupe, mais tout au long de leur carrière, il continuera à affiner ce son. Il y aura celui d’après, cet autre classique underground qu’est Up On The Sun, où ils creuseront plus profond la veine psychédélique. Puis d’autres évolutions surviendront, jusqu’à ces années 90 où leur passage dans le MTV Unplugged leur donnera une autre dimension, permettant au single « Backwater » de devenir un tube et à l’album Too High To Die d’être leur plus grand succès commercial. Il y aura toujours eu bien plus, dans la carrière des Meat Puppets, il y aura eu tellement plus, qu’une soirée sur les écrans télés avec les plus grandes stars de l’époque.