NTM – Suprême NTM

NTM – Suprême NTM

Sorti le 20 avril 1998,
chez Epic Records.

Il est rare, en musique, qu’on se bonifie avec le temps. La plupart du temps, emporté par l’éclat et par l’entrain de la jeunesse, on donne tout dès les premiers albums. Parfois, on en récolte les fruits sur les suivants, mieux pensés, mieux produits, mieux marketés, célébrés par la presse maintenant que s’est mise en marche la grosse machine promotionnelle, loués par une critique qui a toujours un temps de retard. Mais le plus souvent, il manque à ces œuvres tardives l’étincelle de l’instant.

C’est ce qu’il s’est passé avec NTM. Mais c’est aussi tout le contraire. Leurs premiers albums sont remplis de fougue. Cependant, ils sont alourdis par elle. Ils sont pénalisés par un amateurisme criant, que leurs auteurs eux-mêmes ont admis quand ils se sont mesurés au professionnalisme de la scène marseillaise. Alors que les suivants, plus polis, plus travaillés, sont en réalité plus aboutis.

Le meilleur album du Suprême NTM, en effet, c’est le dernier. C’est celui qui porte tout simplement son nom. Son apothéose, c’est ce disque où les rappeurs s’affirment toujours vaillants sur le tonitruant « Back dans les bacs » et sur le revanchard « On est encore Là », alors même qu’une nouvelle génération succède à ce vieux groupe apparu dans les lointaines années 80. Leur sommet, c’est cet énorme succès du rap français, préparé avec attention, et profitant d’un marketing très élaboré : pochette soignée, fuite organisée d’un morceau destiné à faire monter la sauce, interviews sur Canal, magazine promotionnel, Authentik, lancé avec les vieux routards de Get Busy et distribué chez les disquaires, focus sur les deux fortes personnalités au cœur de l’aventure, Kool Shen et JoeyStarr, alors qu’à l’origine, NTM était un groupe au contours flous.

Suprême NTM ne laisse rien au hasard. En bon blockbuster, cet album donne à manger à tout le monde. Les commentaires politiques (le relevé « On est encore Là », les plus ballots « C’est arrivé près de chez toi » et « Odeurs de soufre ») et les leçons de morale (« Laisse pas traîner ton fils », « Pose ton gun ») sont bien là. Mais ils sont contrebalancés par des plongées introspectives, plus inédites chez le duo, comme quand, sur « Laisse pas traîner ton fils » encore, un titre dont le spleen est sublimé par la jolie voix de la chanteuse Angie Cazaux-Berthias, JoeyStarr revient sur sa jeunesse abîmée et sur son rapport conflictuel avec son père. C’est aussi sur ce ton, celui de la confession, que Kool Shen rend un vibrant hommage à ses proches sur « That’s My People ».

Ces moments graves sont eux-mêmes modérés par des interludes humoristiques, et par des morceaux enjoués et festifs, avec l’urgence jubilatoire du NTM des débuts, comme l’hommage au hip-hop de « Respire », le posse cut aux airs de freestyle de « Hardcore sur le beat », et surtout l’hymne au 93 qu’est ce « Seine-Saint-Denis Style » concocté à base de popopopop. L’apothéose de ce versant plus juvénile, c’est l’impérissable tube « Ma Benz » avec Lord Kossity. Ce dernier, destiné à une compilation, n’aurait même pas dû se trouver ici. Mais hédoniste, sensuel, irrespectueux (et s’exposant à la censure d’un CSA totalement déphasé), il décoince comme jamais un rap français qui, en dépit des polémiques autour de NTM, aura toujours été plutôt sage.

La maturité a du bon, chez Kool Shen et JoeyStarr. Jouant de leur complémentarité, voix claire pour l’un, rugissements façon ragga dancehall pour l’autre, ils maîtrisent mieux que jamais leurs raps. S’exprimant de manière plus posée, plus adroite et plus intelligible qu’autrefois, ils deviennent ce qu’ils prétendent être : suprêmes. Même chose pour leur musique. Assurée par une équipe renouvelée de producteurs, elle est moins brouillonne que par le passé. Comme toujours, le duo s’inspire éhontément des sons en vigueur à New-York, samplant Method Man, Keith Murray, Artifacts ou Guru. Mais les beats amples et profonds de l’album, ces pianos et ces violons tristes qui envahissent alors une scène française influencée par le rap de rue sombre de Mob Deep, leur vont plutôt bien. Ils contribuent à faire de Suprême NTM une œuvre supérieure à la précédente, un Paris sous les bombes certes rempli de tubes et prisé par les fans, mais encore maladroit.

Peu de rappeurs, peu de groupes, ont aussi bien vieilli que NTM. Et pour rendre l’histoire plus belle, ils s’arrêteront là, après cette « Outro » en forme d’adieu. Ils ferment boutique à l’instant même de la consécration, avant que les tensions ne fassent des dégâts, et ils profitent de cet album pour passer le flambeau à des protégés tels que Busta Flex et, sur « Back dans les bacs », pour dire leur respect envers la génération montante, Lunatic et Casey, de futurs grands qui n’ont alors sorti aucun album. C’est à ce moment que NTM devient, sur le tard, alors qu’ils sont déjà trentenaires, non plus seulement un groupe fondateur du rap français, mais un duo majeur de cette musique.

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