DR. DRE – 2001

DR. DRE – 2001

Sorti le 16 novembre 1999,
chez Aftermath Entertainment et Interscope Records.

Aujourd’hui, 2001 est célébré comme l’autre grand classique de Dr. Dre. Il se trouve même certains pour le trouver supérieur à son monumental prédécesseur, The Chronic. En tout cas, il a rencontré un succès commercial encore plus phénoménal. Et auprès du public le plus large, qui le connaît souvent mieux que « Nuthin’ But A « G » Thang », son single phare « Still D.R.E. » est devenu le tube le plus emblématique du bon docteur. Bref, cet album, tout comme son auteur, est devenu une légende. Tout cela, aujourd’hui, est inscrit en lettres d’or dans la grande histoire du hip-hop.

Et pourtant, à l’origine, cela n’allait pas de soi.

Tout d’abord, il a fallu bien du temps pour que ce deuxième album solo officiel sorte. Sept années, au cours desquelles il a été maintes fois annoncé, au milieu de multiples péripéties qui ont vu Dr. Dre quitter Death Row, fonder péniblement son label Aftermath, sortir sur celui-ci une compilation mi-figue mi-raisin, ne pas convaincre outre-mesure avec le projet The Firm, et ne jamais se défaire de ses guerres picrocholines avec Suge Knight, lequel forcera cet album destiné à s’appeler The Chronic 2000 à opter pour un autre nom. Dr. Dre l’avouera lui-même, il aura construit ce disque comme une revanche, pour donner tort aux journalistes et aux commentateurs qui le disaient fini.

Même si, à sa sortie, la critique est rassurée, elle n’est pas toujours dithyrambique. Elle attaque son auteur sous un angle hors-sujet : la morale. Elle pointe du doigt son débordement insensé de sexe et de misogynie. Il est vrai qu’ici, on est servis. Dr. Dre et ses acolytes se déchaînent. Ils décrivent leurs aventures avec une épouse volage sur « Fuck ». Ils jouent aux maquereaux sur « Xxplosive ». Ils entretiennent une atmosphère de partouze sur « Let’s Get High ». Ils la poussent à son paroxysme avec les cris de « Pause 4 Porno ». Le skit « Ed-Ucation » et « Housewife » disent en gros que toutes les filles sont des putes. Et sur « What’s The Difference », quelques mois avant le polémique « Kim », Eminem parle déjà d’assassiner sa femme… Les excès sont tels que les mêmes critiques auraient dû avoir la puce à l’oreille, et comprendre que tout cela n’est que comédie.

Ces mêmes détracteurs, toutefois, sont alors bien forcés de reconnaître l’impeccable travail de production délivré par le maître. Ils sont obligés de louer ce déluge de beats évidents et addictifs.

Il y a cet irrésistible « Still D.R.E. », le titre du comeback dans toute sa splendeur, son archétype, son idéal. Mais ce n’est pas le seul tour de force. Il y a aussi « Forgot About Dre » qui, sur un autre beat de fou, adopte avec éclat le même ton revanchard du vainqueur qu’on croyait mort, et puis « The Next Episode », qui évoque le bon vieux temps avec son beat sautillant et la présence aux avant-postes de Snoop Dogg et Nate Dogg. Même les titres qui ne sont pas des singles sont des tubes, par exemple « What’s The Difference », notoire pour sampler Charles Aznavour. C’est tout l’album qui est agencé avec sens et logique, de ce « The Watcher » qui place Dr. Dre en pionnier et en observateur de la scène rap, à ce « The Message » qui se concentre sur l’essentiel, la douleur causée par la perte d’un frère, en passant par un hommage à Los Angeles, « Some L.A. Niggaz ».

L’album donne raison à son premier nom : quelques mois avant l’échéance, il est un The Chronic actualisé pour l’an 2000. On y trouve les mêmes mélodies hédonistes magnifiées par la voix suave de Nate Dogg (« Xxplosive »), une musique riche, lascive et généreuse destinée à accueillir des propos abrupts et insolents sur l’argent, les flingues, la drogue, le meurtre, la criminalité, le sexe, et illustrée par des vidéos où l’on parade en low rider sous le soleil de Californie, avec moult bitches. Mais Dr. Dre modernise cette formule. Il lui apporte une touche intemporelle avec l’usage toujours plus grand d’instruments organiques, cordes ou cuivres, joués par des musiciens de studio.

Pour revenir au premier plan, Dr. Dre s’appuie sur ses fondamentaux. Et pourtant, comme il l’a fait déjà plusieurs fois, il annonce le futur. A lui tout seul, il ouvre une nouvelle ère pour le rap.

Enfin, à lui seul… Non, pas vraiment, car Dr. Dre rappelle ici qu’un grand disque de rap, c’est souvent une œuvre collective. Sur ce 2001 encore plus prodigue en collaborations que son prédécesseur, figurent quelques compagnons historiques tels que Snoop Dogg, Kurupt, Nate Dogg, et même ce bon vieux MC Ren. Il y aussi Xzibit, des rappeurs importants mais pas si connus comme King Tee, Kokane ou le Texan Devin the Dude, le héraut underground Defari, une cohorte de gens qui ne feront pas carrière tels que Hittman et la rappeuse Ms. Roq. Il y a enfin le nouveau protégé de Dr. Dre, un Eminem récemment starifié avec cet album, The Slim Shady LP, qui a été un avant-goût du retour de l’ancien N.W.A. Même pour le travail de production, ce dernier n’est pas seul : il partage le travail avec Mel-Man. Mieux : il ne contribue même pas à tous les morceaux.

Dr. Dre, on le sait depuis toujours, n’est pas un grand rappeur. Il s’appuie sur d’autres pour écrire ses textes (Nas, Jay-Z, Eminem, the D.O.C. et Royce da 5’9″ contribuent parait-il à ceux-ci). Mais il est aussi, de moins en moins, un producteur. En vérité il est un curateur, un orchestrateur. Il est un réalisateur. Il assemble ses albums comme d’autres tournent un film, à grand renfort de personnel, qu’il s’agisse de stars ou de figurants. Il est le visionnaire qui organise un savant assemblage de sons et de talents, sans en être toujours l’auteur. L’emblématique « Still D.R.E. », par exemple, est un morceau de Scott Storch, qui deviendra l’un des grands architectes du son des années 2000.

Cette façon cinématographique d’enregistrer des albums, ces blockbusters rap surchargés de morceaux et délivrés au terme de longues années d’attente, deviendront une norme à sa suite. C’est le même procédé qu’emploieront les protégés successifs de Dr. Dre, 50 Cent, The Game et Kendrick Lamar, mais aussi Kanye West, un admirateur revendiqué de 2001 qui embarquera toujours plus de collaborateurs sur des albums sans cesse plus mégalomanes. Choisi au terme d’un concours de circonstance, le titre de ce disque sorti au XXème siècle s’est montré adéquat. C’est en 1999 en vérité, avec cet album du docteur, qu’est né le rap du nouveau millénaire.

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