LLOYD BRADLEY – Bass Culture

LLOYD BRADLEY – Bass Culture

Publié le 27 janvier 2000,
chez Penguin Books.

A chaque genre sa monographie monumentale. A chaque musique, son ouvrage de référence. Et pour le reggae et les genres apparentés, celui-ci est Bass Culture. Publié début 2000, ce pavé de plus de cinq-cents pages retrace près d’un demi-siècle de musique jamaïcaine, des dernières années avant l’indépendance du pays, jusqu’à la fin du siècle. Ska, rocksteady, early reggae, roots reggae, dub, lovers rock et dancehall, entre autres, font tous l’objet de longs chapitres. Chacune de ces évolutions est replacée dans son contexte, celui des nombreux soubresauts politiques, sociaux et spirituels de l’île et de sa diaspora, celui d’une société violente, instable et inégalitaire.

Cette somme bénéficie d’un atout. Son auteur, Lloyd Bradley, a participé à son histoire. Journaliste anglais d’origine jamaïcaine, il a créé son propre sound system à Londres, dans les années 70. Et au fil des ans, il a fréquenté plusieurs acteurs phares du reggae. Il sait de quoi il parle, et il nous apporte une perspective interne. A cheval entre deux pays, il est bien placé pour détailler les allers-et-retours de cette musique entre la Jamaïque et son ancienne métropole. Auteur plus tard d’un livre sur les musiques noires de Londres (Sounds Like London en 2013), il rappelle que cette ville a aussi été un centre du reggae, et qu’il lui doit un sous-genre entier, le lovers rock.

Sous sa plume, aussi, on comprend mieux pourquoi la petite Jamaïque a été le premier Etat, dans le Tiers-Monde, à imposer sa musique au sommet de la culture pop mondiale. Si un pays pauvre devait s’imposer, c’était bien celui-ci, ce trait d’union des Caraïbes entre le colonisateur anglais et le grand voisin américain, les deux pôles majeurs de la musique populaire internationale d’alors. A travers leurs sound systems, les Jamaïcains ont digéré le rythm’n’blues et la soul afro-américaines. Ils en ont fait quelque chose à eux, un élément fondamental de leur identité de jeune nation, ils ont importé et popularisé ce résultat sur le sol britannique, et les Anglais lui ont donné un autre écho.

Par ailleurs, Bradley a le mérite de s’affranchir des analyses les plus communes sur son sujet, celles venues des critiques et des journalistes blancs. Lui est noir, et de sang jamaïcain, et il différencie les vrais acteurs du reggae de ce qui a été vendu à l’Occident, à savoir Bob Marley, essentiellement. Il dit que ce dernier était un véritable Jamaïcain et un homme de grande qualité (il l’a rencontré brièvement), et qu’il est chez les Noirs (jamaïcains et autres) une icône dont on aime arborer le portrait. Mais qu’en vérité, les siens n’écoutent jamais sa musique. Les Noirs le respectent pour ce qu’il représente, mais ils n’adhèrent pas à son reggae à la sauce pop rock.

La posture d’insider de Lloyd Bradley a des atouts, mais elle présente aussi des limites. Tout d’abord, il en dit trop. Son livre est longuet. L’auteur a côtoyé et interviewé beaucoup d’acteurs de la musique jamaïcaine pour l’écrire, et il ne résiste pas à la tentation de livrer leurs témoignages tels quels. Alors que bien souvent, les historiens de la musique digèrent leurs interviews, qu’ils n’en livrent qu’une poignée d’extraits édifiants (quitte à les dévoiler en entier en annexe, ou bien dans un second volume réservé aux fans), Lloyd Bradley en recopie des passages entiers. Et ceux-là ne sont pas toujours captivants. Ils diluent le propos de son livre bien davantage qu’ils ne l’illustrent.

Et puis il y a cette fin, frustrante. Lloyd Bradley y couvre la période plus récente, celle du dancehall. Mais il en traite vite fait mal fait, car il n’aime pas vraiment cette évolution de sa musique de prédilection. Il le dit clairement : passée cette année 80 où le reggae est au sommet, une fois Bob Marley mort, tout s’effondre. Les derniers chapitres sont ceux d’un daron triste, d’une vieille barbe qui pleure la disparition d’une période faste. Il valorise des nostalgiques et des esthètes d’un reggae positif qui sont l’antithèse des stars dancehall, mais qui n’intéressent pas grand-monde.

Lloyd Bradley souligne à juste titre la parenté entre le rap et le dancehall. Il dit que ce dernier a trouvé chez ce cousin américain une légitimation de ses pires penchants. Et c’est pour s’en plaindre. On retrouve chez lui les mêmes commentaires désemparés que faisait autrefois la vieille garde à propos du style gangsta, de sa violence, de son nihilisme, de sa soi-disant misogynie. Le même jugement moral. Le même appel à une musique « consciente ». La même incompréhension qu’avaient encore, en l’an 2000, beaucoup de ses contemporains vis-à-vis des deux genres.

A sa décharge, le dancehall n’est pas un genre à albums. Lloyd Bradley a raison quand il prédit que cette musique de bal se prêtera moins aux rééditions et aux redécouvertes que le reggae roots des années 70. Néanmoins, elle aurait mérité plus d’égard que cette fin qui, après un travail aussi complet et aussi définitif de documentation, termine le livre dans un sentiment d’inachevé.

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