FLAGBOY GIZ – I Got Indian In My Family
Sorti le 27 juillet 2022,
chez Injun Money Records.
Comprendre le rap du Sud, l’apprécier même parfois, c’est en connaître les racines. C’est savoir, pour celui qui est originaire des places-fortes de Louisiane, La Nouvelle-Orléans et Baton Rouge, qu’une partie de son identité provient de la musique des carnavals. Qu’après avoir fortement irrigué le funk local, celui par exemple des Meters, elle a nourri le rap des lieux. Pour le réaliser, il suffit d’écouter la musique festive, joyeuse et animée de Mannie Fresh et de ses disciples.
Et tiens, d’ailleurs, en 2022, ce même Mannie Fresh s’est impliqué dans la production du deuxième album de Flagboy Giz, un homme issu du monde de Mardi Gras. Ce dernier est membre des Wild Tchoupitoulas Black Masking Indians, une tribu d’animateurs de carnaval de la Nouvelle-Orléans dont la particularité est de s’attifer à la manière d’Amérindiens, avec les plumes et tout l’attirail, une tradition ancienne des Afro-américains du cru, qui ont trouvé dans les façons des indigènes, ces autres grands opprimés du sol américain, un écho ou une échappatoire à leurs propres turpitudes.
En 1976, cette joyeuse assemblée avait célébré la musique de La Nouvelle-Orléans avec un album où participaient les Neville Brothers et les Meters. Elle avait alors épousé l’ère du funk. Et au vingt-et-unième siècle, elle se montre encore une fois à la page en s’appropriant le rap. Aaron Hartley est l’homme qui s’en charge. Il est le « Flagboy » des Wild Tchoupitoulas, l’un de ses personnages avec le « Big Chief » et le « Spyboy ». Or, ce bon à tout faire (il a contribué aux costumes du second Black Panther) sait rapper. En 2022, I Got Indian In My Family est son second album, après Flagboy Of The Nation. Porté par le tube « We Outside », il est aussi son moment de gloire.
Ici, les instruments sont ceux du carnaval, cuivres scintillants organiques, voire synthétiques (« Mardi Gras »), percussions entrainantes et tambourinantes. Il y a aussi de la guitare sur le mélancolique « Early That Morning » et sur « Mask That Morning », entre autres. Parfois, cela est accompagné par les cris et les interjections de la foule. Et le style vocal, entre rap chantonné et chant saccadé, rappelle Mouse On Tha Track quand il est passé de la production au rap.
C’est la musique de Mardi Gras, faite pour rythmer une longue marche à travers la ville, de « Uptown » à « Downtown ». Toutefois, même si Flagboy Giz s’interdit jurons et obscénités, c’est aussi du rap, avec l’arrière-plan ghetto, la violence, le goût pour le clinquant et l’exaltation du quartier qui le caractérisent. On retrouve aussi le call-and-response, les chœurs (« Rocheblave », « Mask That Morning ») et les rythmes appuyés qu’Afro-américains et Amérindiens ont en partage. Ces deux peuples ont en commun une rancœur envers l’Amérikkke, et elle s’exprime sur cette pochette où Flagboy Giz incendie sa coiffe d’Indien aux couleurs de la bannière états-unienne.
Sur cet album réussi, le membre de Wild Tchoupitoulas rend plus apparent encore tout ce que le rap local doit aux pratiques populaires les plus profondément enracinées dans le sol de Louisiane. Il rappelle que tout cela, la bounce music, le carnaval, la musique agitée, excessive et colorée de Mardi Gras, des Meters et de No Limit, n’est toujours qu’une seule et même tradition. Alors ne vous étonnez pas si tout cela, pour paraphraser un morceau, est « Looking Like Cash Money ».
PS : merci à Pure Baking Soda grâce auquel, je crois, j’ai appris l’existence de Flagboy Giz.