KA – The Night’s Gambit
Sorti le 13 juillet 2013,
chez Iron Works Records.
Pour quelqu’un supposément aussi obscur et inaccessible, Ka a bénéficié d’un accueil que beaucoup lui envieraient avec The Night’s Gambit, son troisième album solo, successeur en 2013 d’un Grief Pedigree déjà remarqué l’année d’avant. New-yorkais, proposant des paroles cérébrales et une musique pas facile, ancré dans le son classic rap des années 90, lui-même issu de ces temps glorieux en tant qu’ancien membre des Natural Elements, et poussant le vice jusqu’à vendre ses disques dans la rue, à l’emplacement de la défunte boutique Fat Beats, le rappeur de Brooklyn a tout pour flatter les fantasmes de la vieille critique. L’engouement, cependant, est justifié.
La réapparition de Ka remonte à l’album Iron Works. En 2008, il capte l’attention de GZA, qui convie alors le rappeur sur son propre Pro Tools. C’est bien sûr à l’auteur de Liquid Swords que l’on pense, quand on découvre que ce Night’s Gambit est placé, lui aussi, sous le signe du jeu d’échec. Un gambit, en effet, c’est quand un joueur sacrifie l’une de ses pièces pour prendre un avantage tactique sur l’échiquier. Et ce pion sacrifié, à entendre cette musique toute en grisaille et en austérité, à écouter ce ton abattu et résigné, n’est sans doute nul autre que Ka lui-même.
L’album s’inscrit dans une démarche revivaliste. C’est clair dès les premiers mots du disque (« c’est à toi de recouvrer notre honneur perdu »), et aussi avec ce morceau final, « Off The Record », constitué tout entier des titres de classiques du rap. Comme autrefois sur la Côte Est, Ka s’emploie à nous offrir une musique dure et minimaliste, construite sur des samples, influencée parfois par la soul et les B.O. Blaxploitation (« Jungle », « Nothing Is »). Il nous livre un rap aux tonalités noires, pessimistes et paranoïaques, qui respire le crime et la rue (« Barring The Likeness », « Peace Akhi ») et qui joue de ses sonorités avec une grande habileté verbale.
Mais ce rappeur-là est deux fois plus âgé qu’à l’époque, et cela se ressent. L’agressivité est rentrée (« Our Father »). Les forfanteries ont laissé place à l’introspection, à l’abattement et au monologue intérieur. Les raps francs sont remplacés par les murmures d’une voix éraillée. La musique, aussi, est réduite à son minimum. Aucun refrain, des ambiances hypnotiques plutôt que des beats, un rythme pesant que le flow du rappeur refuse de suivre, une lourdeur constante et suffocante entretenue par le s’orage d’une guitare chipée chez Black Sabbath (« You Know It’s About »), des percussions, un orgue incertain (« Knighthood ») ou des nappes de synthé (« Pieces Of Silver »).
Ka réserve au classic rap un traitement réductionniste absolu. Comme l’a fait également son compère Roc Marciano (présent ici sur « Soap Box ») sur son récent Reloaded, mais de manière plus radicale encore. Il le gratte jusqu’à l’os, il vise l’épure, il ôte tout ce qui dépasse, il n’en retient que l’essence. Il en est l’ultime funcrusher. Avec Ka, au final, le rap de rue new-yorkais prend un sérieux coup de vieux. Mais au moins il vit encore, il respire, et il paraît toujours authentique.