THE GAME – The Documentary 2.5
Sorti le 16 octobre 2015,
chez Blood Money Entertainment, Fifth Amendment Entertainment et eOne Music.
L’année 2015 aura été marquée par la célébration d’une ville, Compton, et plus particulièrement de la scène rap qui y est née il y a une trentaine d’années. Il y eut, en mars, l’unanimité critique autour du nouvel album de sa dernière star, Kendrick Lamar. Et puis, pendant l’été, le carton du film Straight Outta Compton, doublé de la sortie d’un solo longtemps attendu, signé par la figure tutélaire des lieux, Dr. Dre. En fin d’année, il était donc logique que The Game se joigne à son tour à la fête, et qu’il y aille de son propre album. Lui aussi, après tout, est issu de Compton. Et il est le premier quand il s’agit de rendre hommage au passé du rap et d’en idolâtrer les grandes figures.
The Game, en effet, n’a jamais eu que deux objectifs : honorer le panthéon du rap, et y prendre lui-même sa place. Il le montre encore en nommant son dernier album d’après le premier, The Documentary, revendiquant ainsi le statut de classique que beaucoup lui accordent. Une fois encore, il écrit une histoire du rap dont il serait lui-même l’un des héros. Il s’affiche avec les grands rappeurs de Compton ou d’ailleurs, ceux d’aujourd’hui (Future, Drake, Ty Dolla $ign, Dej Loaf, Problem, YG et Black Hippy au complet), comme les légendes d’hier (Dr. Dre, Ice Cube, Snoop Dogg, Kanye West, DJ Quik, E-40, Scarface, Nas, Lil Wayne, Busta Rhymes, Diddy). Il évoque les épisodes marquants de la saga du rap (la mort de 2Pac sur « Last Time You Seen »), tout comme les péripéties de sa propre carrière (ses embrouilles avec 50 Cent, sur le « New York Skit »).
The Game, aussi, a voulu se livrer à cet exercice délicat auquel certaines de ses idoles, 2Pac et Biggie en premier lieu, se sont adonnées : il a conçu un double-album. Toutefois, il a proposé les disques en deux fois. Bien que présentés comme un ensemble, The Documentary 2 et The Documentary 2.5 sont sortis indépendamment l’un de l’autre, à une semaine de distance. On peut s’interroger sur la logique de ce choix marketing, mais en vérité il se montre plutôt satisfaisant, les deux œuvres étant assez distinctes. Et l’une d’elles, la seconde, étant supérieure à l’autre.
The Documentary 2 est le blockbuster attendu de la part d’une célébrité comme The Game, avec ses atouts, comme avec ses limites. Malgré quelques tubes, il est d’une hétérogénéité qui nuit à l’ensemble. The Documentary 2.5, à l’inverse, en dépit d’un nombre tout aussi excessif d’invités et de beatmakers, est plus constant. Le rappeur, mordant, s’y concentre de façon plus marquée sur la tradition West Coast, avec un rap social où il est question de la vie des gangs (les Crips, les Bloods, tout ça). Et il y emploie des sons typiques de l’endroit, quand il convoque DJ Quik pour un « Quik’s Groove » caractéristique du style de l’autre grand producteur historique de Compton, ou quand DJ Mustard représente la face contemporaine du son de L.A., sur « My Flag / Da Homies ».
Cet album, c’est en fait le meilleur The Game depuis Doctor’s Advocate. Sur The Documentary 2.5, même les titres mous à tendance R&B, comme « Magnus Carlsen » et « Crenshaw « , sont convaincants, grâce notamment à Anderson Paak. Les titres les plus rap, cependant, demeurent les plus puissants. L’un des temps forts est « Gang Bang Anyway », fort d’une contribution canon des deux membres de Black Hippy qui n’étaient pas sur The Documentary 2, Jay Rock et Schoolboy Q. Sur « Last Time You Seen », c’est Scarface qui intervient. Il fait de ce titre autre chose qu’une énième divagation sur la mort de 2Pac. Même collaboration de choix avec « The Ghetto », où intervient un Nas en forme, et que will.i.am ne parvient pas à gâcher avec son refrain. Produit par Cool & Dre, usant d’un sample splendide, et accompagné au chant par Lil Wayne, « From Adam » est quant à lui le morceau le plus intense des deux nouveaux Documentary.
Tous les titres, certes, ne sont pas aussi bons. Les meilleurs sont concentrés au début de l’album (excepté « Like Father, Like Son 2 », produit par The Alchemist, digne successeur d’un temps fort du premier Documentary). Mais dans l’ensemble, The Game trouve toute sa place dans ce rap adulte et très produit de l’après-gangsta, celui qui rencontre la faveur de médias ayant été bercés par le rap West Coast. A une époque où un hip-hop vieillissant s’emploie à consolider sa légende, il est logique que le rappeur le plus habitué à de telles auto-célébrations s’en tire aussi bien.