OUTKAST – Southernplayalisticadillacmuzik

OUTKAST – Southernplayalisticadillacmuzik

Sorti le 26 avril 1994,
chez LaFace Records et Arista Records.

Le premier album de ce grand groupe qu’est rapidement devenu Outkast est, eh bien, le premier album d’un grand groupe : imparfait, inégal, pas encore affranchi de l’influence West Coast avec ses airs soul funk à la cool et ses rodomontades de branleurs, pas aussi singulier que ATLiens, le prochain, pas aussi iconoclaste que ceux d’encore après ; mais déjà riche d’immenses promesses.

Déjà, sont présents les raps rapides caractéristiques d’André « Dré » Benjamin et d’Antwan « Big Boi » Patton, ainsi qu’une imagerie de maquereaux flamboyants qui fera florès dans tout ce rap Dirty South dont ils seront les premières stars et dont Southernplayalisticadillacmuzik, ne serait-ce que par son titre, sonne comme le manifeste. Ensuite, il y a cette production soignée, assurée par Organized Noize, cette musique aux horizons très larges qui annonce les audaces futures du duo.

En Californie, le g-funk a déjà introduit une nuance mélodique et enjôleuse dans le hip-hop, à l’opposé de l’austère boom bap new-yorkais. Outkast, toutefois, amplifie la tendance. Dès ce premier album il y a des chants sur presque chaque plage, la plupart accrocheurs, avec des falsettos à la Curtis Mayfield et un sex appeal très prononcé. Certains passages font bien plus qu’emprunter des samples au p-funk. Ils sonnent carrément comme des morceaux issus de la grande période soul / funk des années 60 et 70, avec une instrumentation live, parfois actualisée par quelques brins de scratches et de raps, et parfois pas du tout, comme avec « Funky Ride ».

Les paroles, elles aussi, renouent avec cet héritage soul / funk chaleureux. Elles sont enjouées, fantaisistes, festives, mais elles restent engagées, identitaires, émaillées de remarques sur la condition des Noirs, une condition bien sûr nulle part plus singulière que dans ce Sud esclavagiste dont proviennent Big Boi et Dré. A l’occasion, avec leurs amis de Goodie Mob, ils s’adressent même nommément à leur communauté et l’invitent à se prendre en main (« Git Up, Git Out »).

Le single « Player’s Ball », présent ici en deux versions, est souvent cité comme le moment fort de l’album. Ce n’est pourtant pas le meilleur titre. Lui sont encore supérieurs « Honey », un « Ain’t No Thang » très West Coast, sans oublier un « Southernplayalisticadillacmuzik » soyeux à souhait.

La suite de l’album n’atteint plus qu’occasionnellement un tel niveau. On n’y entend même quelques morceaux passablement creux, comme cet indigent « Call Of Da Wild » construit sur une boucle paresseuse, le p-funk de deuxième zone du torride mais interminable « Funky Ride », ou des interludes inutiles et lourdes, comme 99% des interludes en ce bas monde. Mais ce « Git Up, Git Out » aux basses chaleureuses ouvert idéalement par le compère Cee-Lo, de même que cet « Hootie Hoo » au ton plus menaçant, sont d’autres belles preuves du potentiel du duo.

An outkast is someone who is not considered to be part of the normal world
He is looked at differently
He is not accepted because of his clothes, his hair
His occupation, his beliefs or his skin color
Now look at yourself, are you an outkast? I know I am

Un paria (« outcast ») est quelqu’un qu’on considère étranger au monde normal
On le regarde autrement
Il n’est pas accepté à cause de ses vêtements, de ses cheveux,
De son métier, de ses croyances ou de la couleur de sa peau.
Maintenant regarde-toi, es‑tu un paria ? Je sais que moi, oui.

Telles sont les paroles entendues sur « True Dat », le skit qui sert ici de manifeste. Mais au-delà de ce passage, c’est tout l’album qui sonne comme une proclamation. Tout le programme du duo y est. Tout est déjà là, prêt à grandir et à s’amplifier, prêt à aboutir aux classiques qu’Outkast sortira ensuite, coup sur coup. Prêt même, plus tard, à conquérir ce monde dont ils se disent en marge.

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