CORMAC MCCARTHY – The Road

CORMAC MCCARTHY – The Road

Publié le 26 septembre 2006,
chez Alfred A. Knopf.

C’est de la littérature de genre. Et le genre dont nous parlons ici, c’est le roman d’anticipation post-apocalyptique. La Route en suit toutes les routines, si j’ose dire. Une civilisation tombée, dont il ne reste que les vestiges. Des errances dans un paysage gris, désolé et pourtant si familier, celui d’une Amérique redevenue sauvage et dangereuse. L’exploration méthodique de ruines, en quête de restes de nourriture ou d’un objet utile à sauver et à bricoler. Des miséreux sujets au froid, à la faim et à la maladie, guidés par la nécessité plutôt que par l’envie, et qui doivent abattre leurs barrières morales. La méfiance de tous envers tous. Des bandes de survivants en lutte les uns contre les autres, tantôt proies, tantôt prédateurs. Des maraudeurs réduits au cannibalisme.

C’est de la littérature de genre, mais c’est aussi de la littérature classique. Le meilleur livre, paraît-il, d’un auteur considéré comme l’un des plus grands des lettres américaines contemporaines. Le traitement, donc, n’est plus le même que dans la science-fiction. Il est, à vrai dire, bien supérieur.

Quand on grandit en littérature, souvent, on s’écarte des grandes idées et des aventures en grand écran pour privilégier un discours sur l’intime. Le sujet n’est pas le monde : il est soi-même. Dans The Road, de fait, l’auteur parle assez peu des origines du cataclysme qui a anéanti la biosphère de l’Amérique et du reste de la planète. On comprend que tout meurt, on passe sous des cieux sans oiseau, on longe des mers sans poisson, mais on ne s’attarde pas sur le phénomène. On fait peu de cas des rapports humains et de nouvelles tribus qui se forment sur ces terres où ne cheminent plus que quelques individus. N’y apparait aucune grande entreprise pour le reconstruire. Les protagonistes de l’histoire ne sont même pas nommés. Ils sont « the man » et « the boy ».

L’intrigue ne raconte qu’une chose : à l’aune de la fin du monde, la relation entre un père et son fils. La volonté tenace et l’effort opiniâtre, pour l’homme, de protéger l’enfant qu’il emmène sur cette fameuse route. De lui offrir, jour après jour, une vie un peu plus longue, jusqu’au sacrifice. Ce que The Road décrit de manière juste, c’est une affection toute masculine : bourrue, pudique, taiseuse (père et fils se répondent sans cesse par des « okay » mal assurés), mais absolue. Inspiré par le propre fils de McCarthy, The Road est avant toute chose un très beau livre sur la paternité.

C’est un livre sans véritable histoire. Aucun personnage ne se croise plus d’une fois, aucun n’a de nom, aucun mystère n’est à percer, aucune énigme n’est à éclaircir. Il n’y a que cela, un long chemin, une longue route. The Road ne nous apporte que l’essentiel : l’angoisse, la crainte, une peur animale de voir tout cela mal finir. C’est linéairement noir. Seule la fin est à rebours. Elle arrive comme un cheveu sur la soupe. Elle est même si téléphonée qu’elle paraît fantasmée, par le père, ou par le fils, qu’importe. Pour cette raison, ce dénouement a été critiqué. Mais le reproche est infondé. Un livre sur la paternité ne pouvait s’achever que de cette manière : par la transmission, par le passage de flambeau, par la continuation de la vie. C’est en vérité une fin magnifique.

The Road est aussi un livre sur la morale. Dans cet univers livré aux instincts les plus bestiaux, McCarthy la voit subsister, malgré tout. A travers l’attachement viscéral que l’homme a pour son fils. A travers sa volonté, coûte que coûte, de le protéger et de préserver son innocence, tout en la préparant aux périls du monde. Dans ce futur où la vie est irrémédiablement condamnée, le père cherche chaque fois à la préserver un instant de plus. C’est une histoire dure, sèche et crispante. Néanmoins, c’est un livre optimiste, ne serait-ce que par la personnalité de ce petit garçon qui n’a jamais connu qu’un monde violent et cruel, et qui, pourtant, voudrait aider les gens croisés sur le route, même les plus louches, même les voleurs. Qui veut absolument être dans le camp des gentils. Qui persiste à porter le feu. Celui du Bien, celui de la décence, celui de l’humanité.

En littérature aussi, plus on écrit pour les adultes et plus la forme a tendance à primer sur le fond. Cormac McCarthy, ici, travaille sa plume. Il joue du procédé d’écriture qui est le sien, de son concept. Et sa particularité à lui, c’est de s’affranchir de la ponctuation et de remplacer les virgules par des « and ». Or, si l’on souhaite éviter les lourdeurs liées à cette règle imposée, si l’on souhaite rester lisible et léger, il faut veiller à raccourcir les phrases. Le style, donc, est aussi sobre et réductionniste que l’intrigue. Le livre est court. Son action est rapide. Ses scènes sont brèves. Ses descriptions vont à l’essentiel. Ses dialogues sont restreints. Et son contenu est parfois trivial, comme quand il décrit les multiples bricolages de l’homme à partir des restes de l’ancien monde.

C’est de la littérature, oui. Mais la meilleure. La littérature qui fait peu de littérature. Ou qui en fait beaucoup, mais qui n’en donne pas l’air. Qui la place au service de l’histoire que l’auteur s’est mis en tête de nous raconter. Et celle de The Road, simple, tendue, belle, est la meilleure qui soit.

Acheter ce livre

Avez-vous aimé cet article ? 

Cliquez sur une étoile pour l’évaluer.

Note moyenne 0 / 5.  Nombre de votes :  0

 Pas encore de votes. Donnez la première note.

 Comme vous avez aimé cet article…

 Suivez‑nous sur les réseaux sociaux ! 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *