SOLE – Live From Rome

SOLE – Live From Rome

Sorti le 22 février 2005,
chez Anticon.

Sole a toujours voulu être El-P, l’autre grand rappeur roux de l’underground américain. Et il y est parvenu. Au bout du compte Anticon, son label, proposera souvent des choses plus concluantes que Def Jux. Alors que ce dernier est apparu au terme de la première phase du hip-hop indé new-yorkais et qu’il a été un refuge pour ses vieilles gloires, celui qui s’est établi sur la Côte Ouest en a lancé la seconde vague avec ses expérimentateurs blancs et arty. El-P a beau avoir joliment étrillé Sole sur l’acrimonieux « Linda Tripp », le point est allé à Tim Holland, et non à Jaime Meline.

En ce qui concerne leurs carrières de rappeur, cependant, c’est l’exact inverse. Ces deux visionnaires ont démontré certaines limites, au micro, mais celles de Sole ont été pires.

Annoncé bruyamment dans l’underground, en plein cœur de l’époque où Anticon fait sensation, en cette année 2000 qui marque l’apogée du rap de nerds et de science-fiction, le premier solo de Sole, Bottle Of Human, est un pétard mouillé. Cet album du fondateur du label révèle son dilemme, voire celui du hip-hop de blancs en général : il regorge de productions inspirées, mais aux raps, à quelques exceptions près, ça ne suit pas. Sole s’époumone comme un beau diable, mais avec la voix essoufflée d’un vieil ours poilu et asthmatique. Plusieurs beats sont somptueux, mais les raps sont pénibles. Ils sont aussi hideux que la pochette orange avec ses gribouillis de fantômes.

Mais cinq ans plus tard, cet autre album est plus équilibré. Certes, on y retrouve des constantes, à commencer par l’engagement bavard de ce socialiste avéré et de cet athée convaincu. Même si Sole a passé du temps en Europe, Live From Rome n’a été enregistré ni en live, ni en Italie. Sa Rome, c’est l’Amérique, c’est la civilisation décadente que d’autres nomment Babylone. Son album, c’est un reportage en direct de son pays. Et il a beaucoup de rancœur envers la mère-patrie.

Sole est en colère. Avec la hargne premier degré digne d’un rappeur français (de l’époque), il entame l’album en prétendant que sa musique est du divertissement bon marché, mais pour mieux démontrer tout le contraire. Tel un Keny Arkana masculin et américain, Sole s’en prend sur « Dumb This Down » aux puissants qui tirent les ficelles (les riches, le gouvernement) et qui nous maintiennent dans la crasse. Il s’en prend vertement au capitalisme sur « Banks Of Marble », à son héraut Adam Smith, à ses agents le FMI et la Banque Mondiale. Il est tiersmondiste sur « Theme ». Il nous promet un futur dystopique sur « Predictions », pour mieux nous exhorter à la rébellion.

Tel un prophète de malheur, Sole admoneste, il vitupère. Mais il connait ses limites. Et à l’occasion, il pratique l’autodérision. Il se présente en ayatollah impie sur le lourdingue « Atheist Jihad », ou en démagogue new age sur « Manifesto 282 ». Sur « Sin Carne », il admet qu’on peut se lasser de ses déblatérations sur le gouvernement, sur l’ignorance ou sur l’aliénation des peuples :

If you didn’t get sick of hearing me talk shit about the government and people ignorance, marginalization, alienation…

Aussi le rappeur cherche-t-il des parades à l’ennui et à la lassitude qui menacent. Cet album corrige le violent contraste entre beats et rap dont ont souffert les précédents. Assurés par Odd Nosdam (surtout), mais aussi par Alias, Controller 7, Telephone Jim Jesus, et le Français Tepr, les beats ont gardé leurs atours bizarres. Les compositions sont toujours tarabiscotées, elles lorgnent souvent vers l’indie rock et la musique électronique. Cependant, elles sont moins éclatantes.

On se perd parmi ces crescendos, ces changements de ton et cette succession de mouvements, on s’égare un peu dans les méandres de ce gloubi-boulga sonore où Anticon aura fini par s’enfoncer, avec le temps. La mélasse du titre « Manifesto 282 » en est l’exemple. Cependant Sole rappe mieux, à tel point que cet album est souvent cité comme son meilleur par les hip-hop heads. Certains titres, aussi, sont moins bavards et (relativement) plus simples comme « Sin Carne », voire plus rythmés, comme cet « A Typical » qui sample le « Jungle Jazz » de Kool & the Gang.

On respire un peu, pour une fois, dans l’univers étouffant du fondateur d’Anticon, sur cet album acceptable sorti par un homme furieux, possédé et qui, sans avoir jamais sorti de véritable chef d’œuvre, aura tout de même joué son rôle et sa partition à lui, dans la grande histoire du rap.

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