ROBERT JORDAN – The Shadow Rising (Un lever de ténèbres)

Avec ses mille pages, The Shadow Rising est le plus volumineux des tomes qui composent The Wheel Of Time, lui-même le cycle fantasy de la démesure et de la déraison avec ses quatorze volumes (voire quinze, si l’on compte la préquelle New Spring). Maintenant que le lecteur semble bien accroché, à présent qu’il est captif, Robert Jordan peut se livrer à absolument tous les excès.
Les personnages d’abord, ne cessent de se multiplier. A ce stade, le roman doit en compter plusieurs dizaines, peut-être même des centaines. Et d’autres protagonistes apparaissent encore, dans un déluge de noms aussi exotiques les uns que les autres : Egeanin, Berelain, Alanna, Couladin, Lord Luc, Moghedien, Asmodean, Amys, Bair et ainsi de suite, à n’en plus finir.
Des alliances de tous types se nouent et se dénouent entre tous ces gens. On se méfie de ses amis, on s’allie temporairement ou définitivement à d’anciens ennemis. On s’aime aussi, beaucoup. Les histoires d’amour se multiplient. Celle entre Rand, le Dragon Réincarné, et Elayne, l’héritière du trône d’Andor, mais aussi entre Nynaeve la villageoise devenue magicienne et Lan le roi déchu, entre Perrin le forgeron et Faile l’aventurière. Et d’autres amourettes encore se dessinent, à la fin de cet énorme volume.
Chaque camp se fractionne, et l’on ne sait bientôt plus qui combat pour qui. Des guerres civiles ravagent plusieurs contrées. Les défenseurs du Bien sont divisés, la suspicion règne entre eux. Les Aes Sedai, ces magiciennes qui président aux destinées du monde, se déchirent avec violence. Les forces du Mal s’affrontent aussi. Padan Fain par exemple, alias Ordeith, dirige sa propre armée de monstres, distincte de celle du Dark One (le Ténébreux dans la version française), le méchant de la série. Quant aux partisans de celui-ci, ils semblent conduire des stratégies contraires, suivre chacun son but.
Les récits aussi, se multiplient. Il y a trois histoires dans ce livre : Rand chez les Aiel, Perrin au secours des siens, Nynaeve et Elayne à la poursuite de l’Ajah noir. Quatre même, si l’on y ajoute les intrigues de Tar Valon. Et cette fois, contrairement au volume précédent, ces histoires ne convergent plus. Chacune avance de son côté et s’achève par sa propre apothéose. L’auteur joue plus que jamais de la longueur, de la lenteur et du crescendo, les trois-cent premières pages du roman se résumant à une longue attente, où presque tous les personnages patientent au sein de la forteresse de Tear, récemment conquise. Tandis qu’à la fin, quatre chapitres de suite exposent trois dénouements distincts, tous aussi dramatiques les uns que les autres.
Le cadre aussi s’agrandit. Jordan étend toujours plus le périmètre géographique. Il fait visiter de nouvelles contrées à ses héros. Il imagine de nouvelles cultures et de nouveaux lieux. Il explore des mondes parallèles, comme celui des rêves. Il s’aventure dans d’autres ères. On en apprend un peu plus sur l’ancien âge, celui des Légendes, notamment dans cet épisode central, l’un des meilleurs du livre, où Rand revit des épisodes de la vie de ses ancêtres, et découvre ainsi de nouveaux secrets.
C’est si monstrueux, si enchevêtré, qu’on se demande comment Jordan s’y prend pour rester cohérent, pour continuer à captiver le lecteur, pour ne pas se noyer dans cette marée de protagonistes et d’événements. Pourtant, pour qui ne se décourage pas trop tôt, ça fonctionne. C’est toujours haletant, c’est immersif, même dans les longs temps d’attente et de latence, même quand il semble ne rien se passer.
Que reprocher donc à Robert Jordan ? Ces héroïnes à la psychologie sommaire, avec leur personnalité de chattes effarouchées ? Ces amitiés qui enjambent trop aisément les conventions et les barrières sociales ? Ces romances incompréhensibles qui sortent d’on ne sait où, celle par exemple entre le héros, Rand al’Thor, et deux femmes distinctes ? Ces éternels réflexes de pudibonderie des héros, confrontés aux mœurs plus libres d’autres nations ? Ces relances de l’action par le truchement facile d’une énième attaque de trollocs, les monstres du cru ? Ces tics de langages, ces formules et ces attitudes qui reviennent sans cesse, comme cette manie que semblent avoir toutes les femmes, dans ce monde, de croiser les bras ?
Oui, il y a aussi des défauts irritants, des détails abscons et du remplissage dans The Wheel Of Time. Mais finalement, ils sont insignifiants, compte-tenu de l’invraisemblable épaisseur de ces écrits.
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