DAVID BOWIE – Aladdin Sane
Sorti le 20 avril 1973,
chez RCA Records.
Chez les critiques, il est souvent question du syndrome du deuxième album. Cette formule journalistique, cependant, est sans fondement. Un disque n’est attendu au tournant qu’à partir du moment où celui d’avant a été un succès. Difficile, en effet, de juger la tête froide le successeur d’un album qui a cartonné. Une part d’aléatoire s’insère alors dans les réactions des commentateurs. Pour des raisons indépendantes de sa qualité propre, le disque évalué peut être monté au pinacle ou descendu en flèche, sans qu’aucune de ces deux réactions ne soit légitime.
Aladdin Sane, cinq ou sixième album de David Bowie (selon le décompte fait de sa discographie), mais surtout successeur immédiat de Ziggy Stardust, aurait pu être de ces albums qu’il est impossible de juger sereinement. Mais aujourd’hui, maintenant qu’un long recul est possible, il ne peut ni être exagérément vanté, ni considéré comme le sous-produit du disque d’avant.
Un nouvel alter ego est dévoilé par la pochette, l’une des plus emblématiques du chanteur (et du rock), Aladdin Sane (« a lad insane », un mec tordu) est un personnage mystérieux qui réapparaît avant chaque grand conflit, en 1913, en 1938, puis dans les années 70, avant que la Guerre Froide ne dégénère à son tour en affrontement planétaire. Cependant, à l’inverse de Ziggy, ce nouvel avatar n’apparaît pas sur chaque plage de cet album moins conceptuel et plus décousu.
Davantage qu’un album, Aladdin Sane est en réalité un disque de transition, sorti pour satisfaire les exigences du label, une compilation de titres épars écrits en tournée, à un moment où la célébrité sollicite le chanteur de toutes parts. Entre les concerts et les collaborations, au faîte de la Ziggy Mania, David Bowie est alors un homme très occupé. C’est à la même époque, notamment, qu’il produit pour d’autres gens les classiques Transformer, Raw Power et All The Young Dudes.
La formule glam rock de Ziggy est encore présente, via la guitare flamboyante de Mick Ronson et des mélodies colle-aux-basques (« Drive In Saturday »). Mais Aladdin Sane a d’autres facettes. Bowie y exprime des velléités expérimentales avec le piano bizarre du jazzman Mick Garson (le solo sur « Aladdin Sane »), il revient à la formule cabaret de Hunky Dory (« Time ») et il annonce l’album de reprises Pin Ups avec sa version du « Let’s Spend The Night Together » des Stones.
Matériau composite, Aladdin Sane est inégal. Mais en ces années fastes où Bowie change tout ce qu’il touche en or, il reste un album de haute volée. Les décharges boogie et rock’n’roll, « Watch That Man », « Panic In Detroit », « Cracked Actor » et ce « Jean Genie » (une déformation du nom de Jean Genêt) qui sera son premier numéro un aux Etats-Unis, se montrent toujours efficaces.
Et surtout, ce nouveau disque recèle trois modèles de titres emphatiques mais splendides comme il en pleut dans la première moitié des années 70 : ce glamissime « Drive In Saturday » et son étrange histoire de gens qui réapprennent le sexe au cinéma, l’épique « Time », et ce magnifique « Lady Grinning Soul » au piano superbement dégoulinant et au chant habité. Ce sont là trois chansons absolument mémorables, trois des plus beaux morceaux du répertoire de David Bowie.