GUY DE MAUPASSANT – Bel-Ami

GUY DE MAUPASSANT – Bel-Ami

Publié en 1885,
chez Victor Havard.

Contrairement à la malheureuse Jeanne dans Une Vie, le héros de Bel-Ami, Georges Duroy, prend l’existence du bon côté. Son quotidien à lui est trépidant, il est rythmé et exaltant. La vie, il en profite à pleins poumons. Il y connaît une irrésistible ascension, passant d’un état de pauvreté et de disette, à celui de beau parti, de baron, d’homme en vue promis à une belle carrière politique. Bref, il gagne à la fin (désolé de gâcher d’emblée le suspens, mais bon, ça va aller, on ne parle tout de même pas d’un roman policier…). Et pourtant, comme avec l’autre roman de référence de Guy de Maupassant, le ton est pessimiste, la fin est tragique, et la perspective noire de l’écrivain sur ses contemporains, voire sur l’homme en général, est soulignée et confirmée, une fois encore.

Car Georges Duroy (ou Du Roy, comme il se fera appeler plus tard) est un sale con. Personne ne se réjouit de voir triompher ce monstre d’égoïsme, ce type sans égards, ni morale, ni gratitude. D’autant plus que cet homme n’a, en sus, aucun talent. Son poste de journaliste, il l’obtient grâce à la femme d’un ami, Madeleine Forestier, sa future épouse, qui écrira son premier article à sa place. Sa seule force, son seul atout, outre son absence absolue de scrupules, c’est son pouvoir de séduction. Celui que la fille d’une maîtresse se met à surnommer Bel-Ami n’est en fait que cela : un bel homme, un charmeur et un envouteur, dont l’ascension devra tout à ses conquêtes féminines, femmes du monde ou intrigantes, amantes ou épouses légitimes. Il les séduira toutes, il en usera à loisir pour ses projets ou sa simple jouissance, avant de s’en détourner sans le moindre état d’âme.

Si Bel-Ami est si antipathique, c’est que ce bellâtre brutal est l’émanation d’un monde pourri, d’un bouillon de culture où s’agitent et complotent politiques, journalistes et hommes d’affaire, et qui est le thème du livre. Affairisme, manœuvres politiques, fortunes douteuses, coups bas, articles de presse bidonnés, scandales de mœurs… En pur roman réaliste, Bel-Ami nous brosse un portrait fiable mais peu glorieux d’une portion (la plus haute) de la société de l’époque, d’un milieu mondain parisien où domine l’arrivisme le plus total, autant chez Duroy que chez les gens qu’il côtoie, comme M. Walter, cet archétype du financier juif caractéristique de l’imaginaire antisémite de l’époque, ou la bien nommée Madeleine, dont la fortune, également, doit tout à ses amants.

Lui-même journaliste et homme à femmes, Maupassant était bien placé pour décrire cette société amorale et corrompue. Georges Duroy, cependant, n’est pas le double de l’écrivain. Il en est même plutôt le contraire, l’antithèse. Peut-être, d’aileurs, est-ce la raison pour laquelle l’écrivain nous rend son personnage si détestable, lui qui n’a rien connu de son triomphe, et qui ne vient pas du même milieu. D’origine aristocratique, Maupassant ne partage pas les racines paysannes de Bel-Ami, né de deux braves cabaretiers de la campagne normande qui font une brève apparition dans le roman, et qui se sont saignés pour que le fils aimé puisse s’élever au-dessus de sa condition.

Dans ses nouvelles rurales, même quand il décrit les bas calculs, la cruauté et la bassesse dont certains hommes du peuple sont capables, Maupassant fait souvent preuve de sympathie, voire d’empathie, à leur égard. A ces fermiers, à ces pauvres hommes, à ces miséreux, il reconnait parfois une forme de bon sens, et il compatit à leurs douleurs. Mais mieux vaut que ces paysans ne s’élèvent pas au dessus de leur condition. L’ascension sociale, à ses yeux, est une anomalie. Bel-Ami ne dit pas autre chose, quand il raconte la rencontre ratée entre Madeleine et les parents de Georges. Pendant que cette dernière révise à leur contact sa vision romantique de la vie campagnarde, sa belle-mère, elle, n’apprécie guère la frêle intrigante que lui paraît être sa bru.

L’ascension de Bel-Ami n’est pas dans l’ordre des choses. Elle est une erreur, une perversion sociale. Avec ce roman qui dénonce les dérives d’un XIXème siècle en proie au désordre, avec ce livre qui pointe du doigt les parcours incroyables facilités par une société vérolée, mais néanmoins marquée par l’affirmation de la République et par l’effervescence démocratique, Maupassant, dont la pensée politique est souvent difficile à cerner, laisse paraître quelques préjugés de classe.

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The Notorious S.Y.L.V.

The Notorious S.Y.L.V., a.k.a. Codotusylv, écrit sur le rap et tout un tas d'autres choses depuis la fin des années 90. Il fut le fondateur des sites culte Nu Skool et Hip-Hop Section, et un membre historique du webzine POPnews. Il a écrit quatre livres sur le rap (dont deux réédités en version enrichie), chez Le Mot et le Reste.

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