THE CONGOS – Heart Of The Congos

THE CONGOS – Heart Of The Congos

Sorti en 1977,
chez Black Art.

Réédité le 16 janvier 1996,
chez Blood & Fire.

Avant même de nous intéresser à son contenu, penchons-nous sur l’histoire édifiante de cet album. Heart Of The Congos, en effet, aurait pu finir dans l’oubli. Il fait partie des grands disques enregistrés par Lee « Scratch » Perry dans son studio Black Ark autour de 1976-77, cette trinité de classiques formée par le War Ina Babylon de Max Romeo, le Police And Thieves de Junior Murvin et le Party Time des Heptones, auquel on doit ajouter son propre Super Ape. Cependant, au moment de sortir l’album des Congos, le producteur jamaïcain est en froid avec Island Records. Il doit donc le distribuer par ses propres moyens, à quelques centaines d’exemplaires, en Jamaïque seulement, sans bénéficier de la formidable exposition internationale apportée par le label de Chris Blackwell.

Vingt ans plus tard,, Heart Of The Congos est repris en main par Blood & Fire, un label spécialisé dans la réédition de musique jamaïcaine. Et cette version de 1996 est exceptionnelle. Remastérisés de main de maître, les enregistrements originaux sont de qualité, ils sont propres et limpides. Par ailleurs, deux très bons morceaux ont été ajoutés, « At The Feast » et « Nicodemus », une poignée de remixes et de bonus figurent sur sur un second CD, et le disque bénéficie d’un beau packaging. Profitant alors d’une bonne couverture médiatique, il séduit des gens extérieurs au cercle des amateurs de musique jamaïcaine et il prend la place qui lui est due : celle de grand classique du reggae roots. Voire, selon les plus enthousiastes, celle de meilleur album dans ce genre musical.

L’un des artisans de cette réussite, c’est bien sûr Lee Perry lui-même, comme pour les autres albums enregistrés dans sa Black Ark. Son travail de production, entre reggae roots et expériences dub, est plus créatif que jamais, malgré un équipement des plus archaïques. Grâce à lui, chaque morceau est distinct de l’autre, il est un univers en soi. Tandis que « Congoman » est un cantique rasta dont les percussions riches évoquent l’Afrique, « Sodom And Gomorrow » joue à plein des effets dub, et « Solid Foundation » est une chanson relativement simple et dépouillée. Cependant, le plus souvent, le fécond et le fantasque Lee Perry se restreint. Hormis sur quelques fins instrumentales remplies de bizarreries, celle de « Ark Of The Covenant » par exemple, son travail s’efface devant les mélodies des Congos. Il s’articule autour d’elles, il se met à leur service.

Les chants sont au cœur de Heart Of The Congos. Tout l’album s’organise autour de ses mélopées. Dès l’origine, le duo fondateur des Congos use à merveille de la complémentarité de ses registres. Au timbre de ténor de Roy « Ashanti » Johnson, répond l’incroyable falsetto de Cedric Myton, la vraie âme de ce disque. Leur art, ces deux-là ont pris le temps de le peaufiner. Déjà trentenaires à l’époque, ils ont joué dans plusieurs groupes et ils ont été actifs dès les années 1960, avant même l’ère du reggae roots, à l’époque de ce rocksteady dont on entend les intonations suaves sur « Children Crying » et « La La Bam Bam », entre autres. Qui plus est, pour étoffer encore plus les superbes harmonies vocales qui magnifient des morceaux tels que « Open Up The Gate », « Can’t Come In » et « Ark Of The Covenant », Lee Perry transforme le duo en trio, lui adjoignant par endroits la voix de baryton de Watty Burnett. Et d’autres gens encore lui apportent leurs chants, comme Gregory Isaac, Barry LLewellyn et Earl Morgan des Heptones, ainsi que les Meditations.

Ces jolies voix, ces douces mélodies dédiées à Jah, disent aussi des choses. Dès le début, avec l’emblématique « Fisherman », il est question de famine et de pauvreté, à travers cette histoire d’homme parti en mer pour nourrir les siens, parsemée de références bibliques (une allusion aux apôtres Pierre, Jean et Jacques, eux aussi des pêcheurs avant de suivre Jésus) dont raffole le rastafarisme. Conforme à cette religion, cet album est une complainte, un appel à la libération. Les Congos supplient qu’on les arrache aux vicissitudes du monde, par un retour dans une Afrique fantasmée, par l’entrée dans le paradis de « Can’t Come In », ou par une vengeance céleste sur « Sodom and Gomorrow » et sur ce superbe solo de Cedric Myton qu’est « The Wrong Thing ».

Il n’y a rien à jeter sur Heart Of The Congos. Chaque titre est une perle. Il y a tout pour en faire le disque reggae roots par excellence. Voire, puisqu’il ne se limite pas à ce genre, puisqu’il est riche aussi en accents rocksteady et en effets dub, l’album ultime de la musique jamaïcaine.

PS : ci-dessous la pochette de la réédition.

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