SAAFIR – Boxcar Sessions
Sorti le 10 mai 1994,
chez Qwest Records.
Reggie Gibson, alias Saafir, se fait connaître à l’époque où il évolue dans l’entourage de Digital Underground, au côté d’un certain Tupac Shakur. Cependant, on ne peut pas imaginer destinées plus divergentes que celles de ces deux rappeurs clés de la Côte Ouest. L’un deviendra l’une des plus grandes stars que le rap ait connues, l’autre restera un secret bien gardé de l’underground.
Alors que 2Pac se verra paré d’une dimension christique après son décès tragique, Saafir, qui n’aura jamais rien connu d’autre qu’un succès d’estime (en plus de son rôle dans Menace II Society), disparaitra progressivement de la scène rap, miné par des problèmes de santé. Quand le premier montera avec succès dans la locomotive conduite par Suge Knight, le second lui préfèrera un jazz rap difficile, plus proche de ce qui est pratiqué sur la Côte Est, partageant des velléités arty avec ses voisins d’Oakland. C’est d’ailleurs à proximité d’un collectif phare de la Bay Area, les Hieroglyphics, que Saafir se fait un nom, en participant au Fear Itself de Casual, et en animant contre eux, à la tête de sa propre bande, la Hobo Junction, une battle mythique du rap californien.
Saafir donne donc dans un rap décalé, alternatif, abstrait, à l’opposé des beats ensoleillés du g-funk de sa Californie natale. Ici, sur ce Boxcar Sessions, premier et meilleur album du rappeur, les sons, concoctés par Jay-Z (pas celui-là auquel vous pensez, un autre…), J Groove et The Big Nose, sont abrupts, austères. Pas faciles. Qui plus est, le rappeur les habille de paroles sophistiquées et d’un rap tarabiscoté, il s’exprime off-beat, avec un flow imprévisible, il rappe en décalage avec le rythme, il se joue des beats. Ou plutôt, il en joue. Les tintements malsains de « Swig of the Stew », le contraste entre un phrasé rapide et une instru suave sur « Light Sleeper », le bancal « Real Circus », le conclusif et très dur « Joint Custody », ou le cool et lumineux « Just Riden », Boxcar Session doit ses réussites à un équilibre dangereux, à une structure instable.
Toutefois, malgré les audaces stylistiques, ce n’est pas un college rap intello que nous propose Saafir. Non, dans ses thèmes, ce hip-hop là reste à portée de vue du gangsta rap. Il est ancré dans les réalités urbaines, dans la rue. Il donne dans un style battle agressif (« Battle Drill », « Swig Of The Stew »), dans des ego-trips, dans des diss tracks (« Palya Hayta »), si besoin sans musique (« Westside »), et il s’autorise sans détour des incartades phallocrates (« Worship The D »).
Boxcar Session, à une époque où la frontière entre rap populiste et rap « conscient » s’apprête à s’affirmer, c’est l’exemple rare d’un hip-hop brut, dur, mais audacieux. Un fantasme pour intellos en quête de street credibility, une chance pour rappeurs de rue avides de légitimité artistique, mais qui pourtant, grand disque maudit, n’aura jamais trouvé son public, en dehors d’acharnés, de connaisseurs, dont aujourd’hui, à votre tour, félicitations, vous faites désormais partie.