GANG OF FOUR – Entertainment!
Sorti le 25 septembre 1979,
chez EMI Records.
Un groupe de R&B rapide. C’est en se présentant ainsi, dans une petite annonce, que le Gang of Four a trouvé son bassiste, Dave Allen. Avant cela, c’est au reggae que se sont intéressés le chanteur Jon King et le guitariste Andy Gill. Et leur musique, pour une bonne part, c’est du funk. Mais un funk énervé, joué avec cette énergie et cette rudesse qui caractérisent ce punk rock dont on sort alors tout juste. Ce n’est pas tout à fait de la musique de danse, que la formule nerveuse promue par ces étudiants de Leeds. Ils ont bien d’autres préoccupations, politiques notamment.
Certains l’ont oublié, mais l’Angleterre a été profondément travaillée par les idées communistes. C’est là-bas, après tout, qu’elles ont été théorisées. Et aujourd’hui encore, on en retrouve la trace dans cette influente critique rock britannique qui, à l’époque, encense le Gang of Four. Le nom, celui de la Bande des Quatre de Mao. Le titre du premier album, ironique bien sûr. La pochette, rouge, avec ses dessins inspirés du situationnisme et ses messages caustiques anti-coloniaux et anti-consuméristes. Le refus du groupe, parce qu’on voulait changer un malheureux mot de leurs textes, de jouer aux Top of the Pops, quitte à pénaliser gravement leur carrière commerciale… Les signes de leur engagement sont nombreux. Et ils sont amplement corroborés par les paroles.
C’est chargé, chez Gang of Four. Très chargé. Le thème, c’est l’aliénation. Il occupe le cœur de l’emblématique « At Home He Feels Like A Tourist ». C’est aussi la marchandisation. Celle de la force de travail sur « Return The Gift », et celle des plaisirs. Le sexe est une commodité sur « Natural’s Not In It ». Sur le prodigieux « Damaged Goods », l’amour est déçu par un partenaire qui n’est rien qu’une chose, à moins que ce ne soit par la société de consommation entière.
L’amour… le groupe ne semble pas y croire. Il est un jeu, une représentation, un contrat, d’après le titre du même nom « Contract ». Et sur « Love Like Anthrax » (renommé simplement « Anthrax » sur l’album), le groupe s’en prend à la vacuité des chansons sentimentales. Sur ce titre, le plus radical de l’album avec son agression rythmique et ses deux textes chantés concomitamment, il déclare que l’amour est comme une maladie, qu’il faut s’en tenir à l’écart. Voilà, c’est rude.
Et la fureur engagée du groupe ne s’arrête pas là. Il se montre férocement antimilitariste sur « Guns Before Butter ». Il nie l’existence des grands hommes sur « No Great Men ». Sur « Ether », il parle du confort hypocrite de la société britannique, derrière lequel point le conflit nord-irlandais, la torture et la rapacité impérialiste. Le très bon « 5.45 » s’en prend aux sanguinaires terroristes d’extrême-gauche, ces idiots utiles de la bourgeoisie qui ne font que nourrir la société du spectacle. Et si l’on considère le EP Yellow, rajouté à certaines rééditions de Entertainment!, notons ce très bon « It’s Her Factory » féministe, qui clôt l’album de façon moins abrupte que « Anthrax ».
La musique elle aussi, est là pour nous titiller. Elle porte la marque du punk : des guitares abrasives qui se veulent le contraire de solos complaisants et des basses qui aiment jouer les premiers rôles. Il y aussi cette batterie heurtée jouée par Hugo Burnham, des mélodicas ou des écho épars qui témoignent de l’influence reggae et dub, des paroles déclamées de manière souvent plus mécaniques que mélodiques. Ce sont des chansons rêches, accidentées et fracturées.
C’est une musique qui porte toute l’anxiété de cette époque d’après la crise, marquée par l’incertitude économique, l’exacerbation des extrémismes et la menace de la Guerre Froide, le tout trempé dans le gauchisme ambiant et dans l’ambiance sinistre du Nord anglais. Et pourtant, c’est absolument pop et irrésistible. Le Gang of Four, ça ne devrait pas, mais c’est très accrocheur. C’est l’un de ces groupes uniques et paradoxaux, les meilleurs que la musique puisse nous apporter, qui séduisent par l’agression. Ce groupe phare du post-punk se moque. En vérité, il n’a jamais voulu nous offrir de « l’entertainment ». Et pourtant, parmi beaucoup d’autres choses, il a fait ça, aussi.