PHILIP JOSE FARMER – Riverworld (Le fleuve de l’éternité)
Publié de 1971 à 1983,
chez Putnam Publishing Group.
Au début de cette année, l’écrivain américain de science-fiction Philip José Farmer nous a quittés. Souhaitons-lui le même destin que Peter Jairus Frigate, son alter ego dans son œuvre la plus connue, et qu’il ressuscite à son tour au bord du Fleuve de l’éternité. Car tel est le concept de l’un des mondes les plus fabuleux jamais enfantés par la science-fiction, que Farmer nous présente dans cette saga en cinq tomes : un fleuve d’une longueur infinie, cerné de montagnes infranchissables et sur les berges duquel, nus comme Adam, reprennent vie tous les humains ayant vécu de la préhistoire à nos jours.
Là-bas, chacun retrouve sa jeunesse. Les maladies et les imperfections de sa vie terrestre ont disparu. Il est nourri à profusion par un étrange mécanisme. Mais pour autant, la vie dans le monde du fleuve n’est pas une sinécure. Il faut se trouver des amis, des alliés, il faut se faire une place parmi des peuples exotiques aux mœurs au mieux étranges, sinon barbares, et parfois même à peine humains (des néanderthaliens sont là, ainsi que des géants pré-humains appelés titanthropes). Il faut échapper aux entreprises hostiles de ceux qui, avides de domination, veulent réduire les autres en esclavage.
Et pour d’autres, il faut aller plus loin encore, et comprendre par qui et pour quelle raison tous ces gens ont été ressuscités. Pour Richard Burton, l’explorateur anglais du XIXème siècle, il est clair que la réponse se trouve au bout du gigantesque fleuve. Alors, comme quand il a voulu découvrir les sources du Nil autrefois, il organise une grande expédition pour remonter l’étrange rivière. Ainsi commence la périlleuse quête au cœur de la saga. Bien sûr, elle occasionnera bien des péripéties le long des cinq volumes : d’autres gens se joindront à l’entreprise, certains essaieront de s’y opposer, ou de monter une opération rivale, de nombreux obstacles s’opposeront à eux tout au long du cours, plusieurs théories apparaîtront sur la raison d’être de ce monde, toutes démenties les unes après les autres, et les démiurges à l’origine même de ces résurrections s’insèreront dans l’intrigue.
Captivante au début, la trame de la saga déçoit peu à peu. Assez tôt, Farmer donne l’impression de ne pas en savoir plus que le lecteur sur le dénouement, d’avoir tout inventé au fil de la plume. Il multiplie les digressions et les changements de cap, et il ne sait pas jouer du suspense, témoin ce navrant quatrième épisode, The Magic Labyrinth, où l’essentiel de l’énigme nous est révélé sans grand rebondissement, après une succession d’actions à grand spectacle triviales et sans intérêt narratif.
Aussi, la réponse à l’énigme n’est pas à la hauteur des attentes. Au début de la saga, la grande originalité de Farmer est de nous laisser entrevoir une explication purement matérialiste à cette étrange résurrection. Mais à mesure que s’approche la révélation finale, il renoue de plus en plus avec les éléments religieux traditionnels : il est finalement question d’une âme (même si celle-ci est un artéfact et que son nom est différent), d’atteindre la félicité en rejoignant le Créateur ou en fondant un Royaume nouveau. Le Monde du fleuve n’est plus loin de ressembler à un remake du Purgatoire.
Il fallait une accroche, un fil conducteur à l’histoire racontée par Farmer pour capter les lecteurs, et s’assurer qu’ils achèteraient les derniers volumes de la série, nettement moins bons que les deux premiers. L’auteur ne livre pas la meilleure intrigue qui soit, mais par chance l’essentiel est ailleurs.
L’essentiel, c’est d’abord la vision du monde que Farmer présente dans ces cinq tomes, une vision du monde libérale, au sens américain du terme, qui affirme l’égalité des races et des sociétés à travers les âges. Nus, ramenés aux mêmes conditions, les hommes sont tous sur le même plan. Il n’y a plus l’artifice du pouvoir acquis ou de la technologie. Ainsi le roi Jean, souverain médiéval rustre et brutal, se montre-t-il plus adroit que le pourtant très civilisé Samuel Clemens, alias Mark Twain. Ainsi rencontre-t-on Joe Miller, un homme préhistorique brutal et monstrueux, mais philosophe à ses heures. Dans ce contexte égalitaire, Farmer montre aussi comment les grands débats qui animèrent la société américaine de son temps, ceux sur le racisme ou le féminisme par exemple, gagnent en complexité et perdent en pertinence, extirpés des conditions historiques et sociales de leur naissance.
Mais si les peuples et les cultures, toutes choses égales par ailleurs, ne sont pas supérieurs les uns aux autres, il n’en est pas de même des individus. Farmer croit aux élus, aux leaders, aux personnes qui, de par leur nature, indépendamment des circonstances, se montreront au-dessus des autres en tout lieu et en tout temps. L’idée transparait quand le démiurge renégat recrute de fortes personnalités pour l’assister dans son mystérieux projet. Elle est même exposé telle quelle à un moment de la série.
L’essentiel de cette œuvre, c’est aussi et surtout le monde en lui-même, cette fantastique usine à fantasmes et à fantaisie, ce gigantesque mécano laissé à l’imagination de chacun. Vue la taille du fleuve, vu le nombre de personnes ressuscitées, vus les chocs des cultures qu’il permet de mettre en scène, la saga nous offre un potentiel d’histoires faramineuses. Farmer ne s’en prive pas. Sans piocher directement des César, Alexandre ou Napoléon, il met en scène ses personnages historiques fétiches comme Jean sans Terre, Hermann Göring, Lothar von Richthofen, Ieyasu l’unificateur du Japon, ainsi qu’un Peter Frigate qui lui ressemble point pour point. Il fait intervenir dans l’histoire certains de ses propres ancêtres et il met en scène un duel épique entre deux des plus grands escrimeurs de l’Histoire, Richard Burton et Cyrano de Bergerac, lesquels ont vécu à plus de deux siècles d’intervalle.
Si ses deux premiers volumes sont concis et vont d’abord droit au but. Farmer prend ensuite ses aises avec sa propre création, il peuple le récit des références et des débats qui lui tiennent à cœur, quitte à installer dans l’intrigue des discussions philosophiques un brin nerdy sur la marche du monde, sur le déterminisme, sur l’inné et l’acquis, ce genre de choses. Et que dire du dernier volume où les héros (et l’auteur derrière eux), pourvus des attributs d’un dieu, se laissent aller à un grand n’importe quoi ?
C’est que Le Fleuve de L’Eternité, avant d’être un classique de la science-fiction, avant surtout d’être une œuvre narrative accomplie, est d’abord un immense terrain de jeu. On peut regretter parfois la façon dont Farmer lui-même y joue, ne pas s’y reconnaître. Mais rien n’interdit de se l’approprier, ni de le peupler de ses propres fantasmes et de ses propres lubies. C’est d’ailleurs ce que d’autres ont fait, puisqu’il s’est prêté à un jeu vidéo, à un jeu de rôle, à des nouvelles écrits par d’autres et à des adaptations très libres, dont une série télévisée prévue pour 2010, et dont le trailer, qui n’annonce rien de bon, montre que beaucoup de libertés peuvent être prises avec l’histoire originale… Du bon et du moins bon, donc, mais n’est-ce pas à ce type de postérité qu’on juge la valeur d’une œuvre ?
RIVERWORLD, TOME APRES TOME
To Your Scattered Bodies Go (Le monde du fleuve)

Publié en juin 1971,
chez Putnam Publishing Group.
Le premier tome, celui qui plante le décor, et bien sûr, l’un des meilleurs. Un nouveau monde fantastique s’ouvre au lecteur, et bien sûr, tous ses dangers et tous ses mystères restent encore à découvrir. Très bon. Tout juste peut-on regretter des changements de rythme impromptus dans la narration, et cette séparation étrange entre une première partie lente et centrée sur la quête, et une seconde, plus rapide, plus élusive, qui nous relate la fuite du héros, Richard Burton.
The Fabulous Riverboat (Le bateau fabuleux)

Publié en août 1971,
chez Putnam Publishing Group.
Le meilleur volume de la série. On change de héros, Richard Burton cédant provisoirement la place à Samuel Clemens, plus connu sous le nom de Mark Twain. La quête est la même, découvrir le projet qui se cache derrière le monde du fleuve. Mais cette fois, la technologie fait irruption dans l’histoire sous la forme d’un bateau à vapeur. Surtout, c’est dans ce volume que Farmer exploite le mieux les potentialités de son monde, y mettant en scène une subtile géopolitique, une intrigue haletante et bien ficelée et, en filigrane, une réflexion sur la question noire en Amérique. Excellent.
The Dark Design (Le noir dessein)

Publié en 1977,
chez Berkley Books.
Le bateau cède la place à un dirigeable, de nouveaux héros apparaissent en plus de Samuel Clemens et de Richard Burton, des réflexions sur le féminisme succèdent à celles sur le racisme, le monde du fleuve commence à dissiper ses mystères. Ce troisième volume est très proche du précédent. Mais plus épais, il est aussi plus bavard. Sûr du succès de sa série, Philip José Farmer entremêle les intrigues, il multiplie les discussions et les références qui n’apportent pas grand-chose à l’histoire. Relativement recommandé, même s’il eut été meilleur avec quelques dizaines de pages en moins.
The Magic Labyrinth (Le labyrinthe magique)

Publié en 1980,
chez Phantasia Press.
Enfin, la clé du mystère nous est offerte. Nos héros parviennent au terme de leur quête, et ils apprennent pourquoi ils ont été ressuscités. Mais l’intrigue est d’une platitude confondante, elle sent très fort l’improvisation, les actions grandioses s’enchainent, mais sans intérêt, sans suspense et sans rythme, et le fin mot de l’histoire est décevant. Doit être lu, parce qu’on nous révèle enfin de quoi il en retourne, mais de loin le volume le plus faible de la série.
The Gods Of Riverworld (Les dieux du fleuve)

Publié en 1983,
chez Putnam Publishing Group.
La saga devait se terminer avec le précédent, mais Farmer n’a pas pu s’empêcher d’ajouter un tome à sa saga. Désormais, Burton et ses amis contrôlent le monde du fleuve, mais un nouveau péril s’annonce. Dans ce livre, Farmer se lâche, il bavarde, digresse et improvise plus que jamais, et les pouvoirs divins dont ils jouissent permettent de mettre en scène les fantaisies les plus délirantes, au cours d’une longue partie où l’intrigue semble être mise entre parenthèse. Un volume dispensable, mais qui a le mérite de proposer une fin mieux ficelée et plus concluante que le précédent.