JUGGAKNOTS – Re:Release (Clear Blue Skies)

JUGGAKNOTS – Re:Release (Clear Blue Skies)

Sorti en 1996,
chez Fondlle’em Records.

Réédité en version augmentée le 25 février 2003,
chez Third Earth Music.

Les Juggaknots ont longtemps été méconnus. Certains les ont découverts en 1999, grâce au rôle tenu par Breezly Brewin sur l’album concept A Prince Amongst Thieves, de Prince Paul, ou par sa présence auprès des Weathermen. D’autres avant ont noté, via le maxi incandescent « The Fire In Which You Burn », qu’ils forment avec Company Flow et J-Treds le collectif Indelible Emcees. Et les plus avertis savent que le producteur Buddy Slim (alias Fever the Kid ou BMS), le MC Breezly Brewin (alias The Brewin) et, membre intermittente, la rappeuse Heroine (ou Queen Herawin), ont sorti un excellent disque sur Fondle’Em en 1996, seconde référence du mythique label de Bobbito Garcia après l’album des Cenobites, un vinyl si couru qu’il s’arrachera quelques temps à prix d’or.

Mais pour les autres, c’est par la réédition menée en 2003 par le label des Masterminds, Third Earth Music, que le talent des Juggaknots éclate au grand jour. Car The Juggaknots, agrémenté de onze autres titres et rebaptisé Re:Release, mérite d’être placé à la droite de Funcrusher Plus. Moins iconoclaste, moins visionnaire que le chef d’oeuvre du groupe frère, il en partage toutefois l’excellence et l’éloquence sobre. Les beats de Buddy Slim restent ancrés dans le son de l’époque, dans ce boom bap et ce rap jazzy à leur sommet en ce milieu des années 90. Mais ils savent éviter les artifices d’une boucle trop facile. La preuve en est faite d’entrée, par ce modèle d’épure et d’efficacité qu’est « Trouble Man », très percutant avec son sample des premières notes du « My Favorite Things » de Coltrane, puis par d’autres passage comme les envolées et ses changements de rythmes de « Romper Room » ou le piano langoureux de « Loosifa ».

Le phrasé et les paroles de Breeze sont au diapason de la musique : abrupts, mais subtils et nuancés. L’album est riche en coups d’éclat (« Up At The Stretch Armstrong WKCR Radio Show ») et autres diss tracks où le rappeur fait preuve de sa dextérité verbale (le « Trouble Man » déjà cité, « Epiphany »). Mais c’est sur le morceau phare « Clear Blue Skies », présent ici en deux versions, que le talent d’écriture du rappeur se manifeste le mieux. En simulant avec Buddy Slim le dialogue tendu entre un homme blanc et son fils épris d’une femme noire, il analyse les ressorts du racisme ordinaire : plutôt que de le vilipender, il dévoile avec calme, par l’exemple, la hantise du déclassement qui en est le fondement.

Jamais le rappeur n’aborde les grands thèmes sabre au clair, sur le ton du prêcheur. Il préfère les traiter avec nuance, par l’intermédiaire d’histoires, comme ce « Loosifa » qui se déroule dans une maternité et lui permet de parler finement de violence, d’avortement et de fuite dans les narcotiques. Par ce supplément d’intelligence, Breezly Brewin apporte la dernière touche à ce bijou de rap sombre, à cet indispensable, chaînon manquant entre le rap new-yorkais du coeur des années 90 et le hip-hop indé tel qu’il s’imposera à la fin de cette même décennie.

Acheter cet album

Avez-vous aimé cet article ? 

Cliquez sur une étoile pour l’évaluer.

Note moyenne 0 / 5.  Nombre de votes :  0

 Pas encore de votes. Donnez la première note.

 Comme vous avez aimé cet article…

 Suivez‑nous sur les réseaux sociaux ! 

The Notorious S.Y.L.V.

The Notorious S.Y.L.V., a.k.a. Codotusylv, écrit sur le rap et tout un tas d'autres choses depuis la fin des années 90. Il fut le fondateur des sites culte Nu Skool et Hip-Hop Section, et un membre historique du webzine POPnews. Il a écrit quatre livres sur le rap (dont deux réédités en version enrichie), chez Le Mot et le Reste.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *