THOMAS GUILLAUMET & THIBAUT LAMADELAINE - Une Brève Histoire du Rap

Il y a de cela une dizaine d'années, paraissait un certain Rap, Hip-Hop : Trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future. Et comme son titre l'indique, il date déjà. Depuis 2012, année de parution de son premier tirage, une autre décennie de rap s'est écoulée, et elle a été très riche. Aujourd'hui, cette musique est encore plus dominante qu'il y a 10 ans. De plus, maintenant que l'histoire a fait son œuvre et qu'on a davantage de recul, les chapitres et la sélection d'albums portant sur la décennie 2010, alors la plus récente, mériterait d'être révisée. Ce travail d'actualisation, cependant, d'autres s'y sont livrés. Thomas Guillaumet et Thibaut Lamadelaine, en effet, ont confié dans une interview au journal Le Pays Briard s'être appuyés sur ce livre, ainsi que sur celui de Mehdi Maïzi sur le rap français, pour concevoir le leur.

THOMAS GUILLAUMET & THIBAUT LAMADELAINE - Une Brève Histoire du Rap

Le format est similaire. Il s'agit à nouveau d'une anthologie rédigée sous la forme d'une sélection d'albums, accompagnée de nombreuses recommandations d'écoute, doublée de quelques pages sur l'histoire du rap et close par un lexique des termes associés au hip-hop. Les principales différences sont une partie éditoriale plus courte et découpée en décennies, l'absence de bibliographie (les sources des auteurs ne sont pas citées) et une sélection d'albums plus riche. Une Brève Histoire du Rap, les auteurs ont intitulé leur livre. Et pourtant, elle n'est pas si brève. Elle décortique quelque chose comme 250 albums, et accompagne chaque présentation d'une fiche technique sur les musiciens impliqués, le classement Billboard ou les singles issus de l'œuvre, en faisant une sorte de version papier du Allmusic Guide.

L'histoire du rap qui nous est racontée est sommaire, elle est même expéditive. Elle est racontée à grands traits, et emprunte des raccourcis. Cependant, elle est complétée à travers les chroniques d'albums. Celles-ci ne s'attardent pas toujours sur le disque traité. Il n'est pas toujours analysé en profondeur. Il sert plutôt de prétexte pour apporter des éléments de contexte sur l'artiste, sur la mouvance ou sur la scène abordée, et in fine pour mettre en exergue une étape marquante du rap. C'est ainsi que l'on commence par The Sugarhill Gang du groupe éponyme, puis par The Message, qui valent davantage pour leurs singles phares et historiques, que pour leur qualité d'ensemble (comme la plupart des albums rap de l'époque, il faut bien dire). Même chose pour le rap français, avec Y'a pas de Problème de Lionel D, une œuvre pionnière, mais esthétiquement peu mémorable. Il arrive même que les auteurs commentent en détail des albums qu'ils jugent eux-mêmes médiocres et insignifiants.

Il y aurait beaucoup à dire sur la sélection, mais bien sûr, elle est là pour ça. C'est une lecture, une interprétation. C'est une suite de choix personnels. Et c'est tout l'intérêt de ce genre d'anthologie : présenter un parti-pris, plutôt que d'essayer de construire une "discothèque idéale" qui n'existe pas, qui n'est qu'une vue de l'esprit. Comme pour mieux démontrer cette subjectivité, les auteurs ont mis de côté des albums incontournables, comme Doggystyle (à la grande fureur des puristes, il était absent aussi de Rap, Hip Hop). Pour parler de Nas, ils ont préféré It Was Written à Illmatic. Et ils n'ont pas cité de sortie du Boot Camp Click, hormis l'un des disques tardifs de Sean Price. A l'inverse, des œuvres moins évidentes y figurent. Si on jette un œil à l'année 1991, par exemple, on peut se réjouir de voir traités quelques albums pas toujours loués à leur juste mesure : Apocalypse 91... The Enemy Strikes Black, le quatrième Public Enemy, auquel on préfère généralement ses prédécesseurs alors qu'il était lui aussi un grand opus ; le To Whom it May Concern des Freestyle Fellowship, plutôt que le plus connu et reconnu (également excellent) Innercity Griots ; puis le très jouissif Fruits of Nature des UMC's.

Le contenu est là. Les néophytes apprendront des choses, à coup sûr, et les spécialistes aussi, même si, parfois, le propos est inexact. Par exemple, si Raising Hell est bel et bien l'album de la consécration commerciale pour Run-D.M.C. (p. 13), ils n'ont pas attendu sa sortie pour être, déjà, l'un des groupes les plus influents du hip-hop. Malgré "The Message" (qui, comme le livre ne le rappelle pas, est un morceau de Melle Mel plutôt que de ses compères), il est hasardeux de réduire Grandmaster Flash & The Furious Five a un groupe de rap engagé (p. 20). "Straight Outta Compton" ne suit pas "Fuck tha Police" sur l'album du même nom, c'est l'inverse (p. 26). Le magazine Rolling Stone n'a pas comparé le Paul's Boutique des Beastie Boys au Dark Side of the Moon de Pink Floyd, mais au Pet Sounds des Beach Boys (p. 37). Un peu plus tard, comparés à Black Star, les membres de Freestyle Fellowship sont dits animés par une volonté de contenir la violence et le matérialisme (p. 43), bien que ça n'ait jamais été leur propos.

De la même façon, le terme "bling bling" est usé de manière anachronique, à propos d'œuvres sorties dès les années 80 et le début de la décennie 90, et l'on dit que Bahamadia se distinguait sur Kollage des rappeuses hypersexuées (p. 103), alors qu'en 1996 ce modèle était loin d'être une norme. Toujours à propos de Bahamadia, il est dit qu'elle préfigure Missy Elliott, ce qui est douteux, leurs registres étant sans grand rapport. A propos d'Outkast, les auteurs prétendent qu'ils ont commencé à travailler sur Atliens à 18 ans (p. 107), ce qui semble une mauvaise interprétation de la page Wikipedia, qui précise que c'est l'album d'avant qui a été enregistré à cet âge. Dans la chronique sur Funcrusher Plus, c'est faire peu de cas de Bigg Jus que de présenter El-P comme la figure centrale du trio, et il est hasardeux de dire qu'ils auraient influencé MF Doom (p. 116). Concernant les Jedi Mind Tricks, les auteurs prétendent que leur premier album est passé inaperçu, et se contredisent aussitôt en les qualifiant de fers du lance du rap indé des années 90 (p. 144), ce qu'ils étaient, en effet, mais justement grâce à ce disque. Tout cela est sans grande conséquence. Ce sont les approximations de gens qui ont découvert ces disques après coup, plutôt que des erreurs patentées. Mais tout de même, ça se répète.

L'autre limite de cet ouvrage, est son biais très français. Malgré une volonté louable de citer des artistes allemands, cubains, palestiniens, russes, écossais, sud-africains, polonais, italiens, asiatiques ou québécois, ce sont les rappeurs de notre pays qui sont les plus représentés après les Américains, de très loin. C'est un parti-pris honorable, ça se défend. Après tout, il s'agit d'un livre en français paru en France. Plus problématique, cependant, est le prisme déformé induit par la distance, via lequel les deux auteurs abordent le rap américain. On retrouve, chez eux, quelques vieux tics locaux, par exemple une approche moralisatrice de leur sujet. On parle d'un rap français "heureusement immunisé des accès de violence" (p. 43), du "danger que fait encourir parfois l'ego-tripping" (p. 48) ou "d'un rap français saturé de surenchère matérialiste et de violence gratuite". On retrouve ces critiques à l'encontre de No Limit qui, si elles étaient de mise à l'époque du label de Master P, ressemblent aujourd'hui à un combat d'arrière-garde.

La sélection traduit cette vision. Elle privilégie un rap post-boom bap (Black Milk, PRhyme, Joey Bada$$...), celui que favorise une critique vieillissante qui a eu du mal à prendre le tournant du rap sudiste. Flying Lotus, Run the Jewels, Kendrick Lamar, Chance the Rapper, le Freddie Gibbs de la période Madlib, Danny Brown, Brockhampton, Little Simz, Lizzo ou encore Tyler, the Creator… La plupart de ces derniers sont des artistes essentiels, ils méritent d'être ici. Mais où sont donc les rappeurs qui ont changé la donne dans les années 2000 et 2010, les Lil Boosie, les Rick Ross, les Young Thug, les Kevin Gates, les Kodak Black ? Pourquoi l'un des rappeurs les plus influents de l'histoire, Gucci Mane, n'est cité qu'à travers Everybody Looking, le disque sympa sans plus de sa sortie de prison, plutôt que pour les nombreuses mixtapes d'anthologie qu'il a sorti cinq à dix ans plus tôt ? Parce que prévaut ici un point de vue très conservateur, en retard par rapport aux développements du rap, qui a longtemps été l'apanage de la France. Critiquer les "clichés du rap", par exemple, reflète une mécompréhension totale de ce qui est au fondement du genre. Présenter le rap "bling-bling" comme une parenthèse, c'est faire une grave erreur de diagnostic. Tout cela donne l'impression, comme une bonne part du livre, que les auteurs, pourtant jeunes, jugent cette musique avec les lunettes d'un critique de l'an 2000.

Ce décalage, ce biais géographique et temporel, s'observe encore plus lorsqu'il est question de la période la plus récente, celle dont la sélection est la plus discutable. A partir de ce moment, les auteurs dévissent. Alors que, comme précisé plus haut, on se délecte de quelques choix dans les années 90, ceux des décennies ultérieures laissent parfois circonspect. Mais l'on sait, d'expérience, que c'est toujours celles-ci qui font moins l'unanimité, qu'il faut le passage des années pour séparer le bon grain de l'ivraie. Comme précisé plus haut, d'autres ouvrages ont souffert des mêmes limites. Et puis, les deux auteurs nous ont promis un second volume, avec autant d'albums. Souhaitons donc que celui-ci comble les plus gros manques du présent livre.

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