NICOLAS ROGES - Move On Up

Nicolas Rogès ne s'est pas moqué de nous, ils nous en donne pour notre argent. Avant de s'attaquer, dans cette anthologie de la soul music, à l'habituelle sélection de 100 albums qui caractérise les parutions Le Mot et le Reste, c'est bien plus qu'une simple introduction qu'il nous livre. Le premier volet de l'ouvrage, en effet, dépasse les 80 pages. Au-delà même de ces années 60 et 70 qui ont été l'apogée de ce style musical, c'est tout un pan de l'épopée des musiques afro-américaines qu'il retrace, du rythm'n'blues de l'Après-Guerre à l'ère contemporaine, où la soul, selon l'auteur loin d'être morte, survit à travers le hip-hop, ou sous son influence. C'est aussi, plus largement, l'histoire très tourmentée des Noirs en Amérique que Nicolas Rogès retrace, leur musique ne pouvant se comprendre sans ce contexte.

NICOLAS ROGES - Move On Up

L'auteur choisit un temps long, et pour cause. Même s'il existe une définition simple de la soul (elle serait du gospel devenu profane, où les passions terrestres auraient remplacé l'amour pour le Très-Haut), la réalité est plus complexe, cette musique s'étant exprimée de multiples façons. Tant dans son introduction, que par ses commentaires sur les disques choisis, Nicolas Rogès montre à quel point les influences s'additionnent et s'entremêlent au cours de son histoire. Il existe peu d’œuvres de soul pure et parfaite dans sa sélection, mais une pluralité d'albums où se mélangent les influences jazz, blues, funk, rock et autres. Ainsi Ray Charles y figure-t-il, dont la musique touche-à-tout ne s'est jamais laissée enfermer dans une case. Ainsi y voit-on Bobby Bland, que l'on rattache tout autant au blues qu'au gospel et au R&B. Ou bien, sur une période plus récente, Lauryn Hill, laquelle est autant une rappeuse qu'une diva soul.

Pour comprendre la soul, donc, il faut voir large. Elle n'est, après tout, que l'une de ces nombreuses étiquettes employées dans la valse sans fin des musiques populaires. Les mots changent de sens, les appellations apparaissent puis disparaissent. Comme l'auteur le rappelle, la race music de l'Après-Guerre a pris le nom de rhythm'n'blues. Celui-ci a été un temps synonyme du terme de rock'n'roll, avant que ce dernier ne serve à désigner la même musique, mais jouée par les Blancs. Puis le terme de soul a fini par se substituer à celui de rhythm'n'blues, sans qu'une frontière distincte n'existe entre les deux. Tout cela, ce n'est que des catégories inventées pour des raisons marketing ou sociales, et qui retranscrivent avec peine la réalité plus complexe des influences et des particularités des artistes.

Le cas d'école, c'est cette barrière qui a longtemps été placée entre musiques noires ou blanches. Même si là n'est pas le cœur de son propos, Nicolas Rogès rappelle que, de la même manière qu'il y eut de grands rockeurs noirs, quelques chanteurs de soul ont eu le visage pâle, comme Dusty Springfield ou, moins connu que l'Anglaise, Eddie Hinton, que certains ont appelé l'Otis Redding blanc. D'autres encore ont représenté ce que l'on a appelé la blue-eyed soul. Paradoxalement, si l'on a souvent opposé la soul du Nord très propre de Motown à celle, plus authentique et plus marécageuse, du Sud et de Stax, ce dernier était animé par de nombreux musiciens blancs, en tout cas jusqu'à l'émergence des thèmes "Black Power" rende moins confortable leur présence sur un label afro-américain. Il est aussi brièvement question d'Alex Chilton, qui fit de la soul avec les The Box Tops, avant de fonder Big Star, groupe pionnier de ce qui est sans doute la plus blanche de toutes les formes de rock, l'indie pop.

La soul, cependant, demeure une musique essentiellement afro-américaine. Move On Up nous le rappelle sans cesse. Pas seulement en faisant le parallèle entre la condition des Noirs au Etats-Unis et d'importants moments comme le mouvement pour les Droits Civiques, mais aussi en identifiant les ponts et les points communs entre black music du passé et du présent. L'auteur, en effet, a le mérite d'avoir une culture hip-hop, et d'apporter cette perspective moderne à son propos sur le soul : parfois, il met en exergue des morceaux ou des albums qui ont été samplés par les rappeurs, ou des artistes qui les ont influencés. Aussi, à travers son récit, on réalise que certaines des grandes caractéristiques du rap ne sont pas si neuves qu'elles en ont l'air, et qu'elles existaient en fait dès les débuts du rhythm'n'blues.

Dès l'Après-Guerre, on y trouvait cette volonté d'en finir avec le misérabilisme du blues, qui enfermait le Noir dans sa condition d'homme (ou de femme) malheureux et misérable. Dès les premiers de ses tubes, il y avait des paroles scabreuses et scandaleuses, comme dans le cas du "Sixty Minute Man" de Billy Ward, en 1951, auquel répondrait sans doute le "One Minute Man" de Missy Elliott un demi-siècle plus tard. Chez les groupes de doo-wop, l'arrière-plan était déjà celui de gangs soucieux d'en mettre plein la vue par leurs chorégraphies et leurs apparats. Tout est dans tout, les frontières entre époques, styles et catégories n'existent pas, et rien ne meurt jamais. Tel est ce que démontre Nicolas Rogès en retraçant une histoire de la soul qui dure encore et en présentant des albums sortis jusqu'en 2017, qu'il s'agisse de rééditions de trésors cachés ou des incarnations nouvelles d'une musique, celle de l'âme, qui ne saurait disparaître.

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