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CARDI B - Gangsta Bitch Music Vol. 2

, 23:05 - Lien permanent

Depuis quelques années déjà, son nom bruissait à nos oreilles. Peu à peu, en effet, il semble que le terrain ait été préparé au next big thing du rap féminin, et que ce titre ait été dévolu à Belcalis Almanzar. La confirmation est venue ces tout derniers mois, et elle a été spectaculaire : en 2017, avec "Bodak Yellow", Cardi B a été la première rappeuse à décrocher en solo un single numéro 1 aux Etats-Unis, depuis… Lauryn Hill en 1998 ! D'autres tubes ont suivi, "No Limit", "MotorSport", "Bartier Cardi". Et puis enfin, en 2018, son album Invasion of Privacy connaît un triomphe total, tant du point de vue critique que commercial. Bref, la rappeuse du Bronx a désormais rejoint Nicki Minaj au firmament du rap féminin américain.

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Et pourtant, quelque chose a bougé dans la façon avec laquelle elle a construit sa notoriété. Nous avons changé d'époque. Si Nicki Minaj avait d'abord été une rappeuse, si, en premier lieu, elle s'était fait connaître par ses mixtapes et pour son agilité verbale, avant d'étendre son horizon à d'autres champs, Cardi B a suivi le chemin inverse. Elle a été, pour commencer, une strip-teaseuse. Et c'est forte de cette expérience qu'elle s'est construit un public, tout d'abord sur les réseaux sociaux Vine et Instagram, puis par la téléréalité, en participant à l'émission de VH1, Love & Hip Hop: New York. Son image de rappeuse, elle a dû la bâtir a posteriori. Pour cela, elle a pu s'appuyer en partie sur sa street credibility (adolescente, elle a fait partie des Bloods ; et les strip clubs pour les rappeuses, c'est un peu comme le deal de drogue pour les rappeurs : l'épreuve initiative par excellence). Mais, en 2016 et 2017, elle a dû faire aussi ses preuves sur mixtapes.

Celles-ci se sont appelées toutes deux Gangsta Bitch Music. Et elles valaient autant le détour que Invasion of Privacy. Sur le second volume par exemple, il était évident que Cardi B cherchait à gagner ses galons de rappeuse. C'était au cœur du propos dès le tout premier titre, un "Bronx Season" où elle promettait de parvenir à ses fins, contre les sceptiques et les médisants. Elle célébrait déjà son succès, comme sur le titre "Lick", où elle jubilait d'avoir vaincu la pauvreté et de pouvoir désormais claquer tout son fric. Elle invitait à l'ambition et à la persévérance sur "Never Give Up". Et souvent, elle manifestait sa verve et son envie par un rap agressif, comme sur les conclusifs "Pull Up" and "Pop Off", et sur le très bon "Leave That Bitch Alone", où elle se présentait en amante jalouse et vengeresse.

Pour parvenir à ses fins, Cardi B mettait toutes les chances de son côté. Plutôt que d'opter pour l'originalité, elle s'appropriait pleinement le rap d'aujourd'hui. Sa musique, pour l'essentiel, est à classer dans la trap music, le sous-genre de rap dominant des années 2010, qu'elle déclinait comme il convient, recourant sur "Bronx Season" à des sonorités new-yorkaises, usant des mêmes artifices vocaux que Migos sur "Lick" (il en existe d'ailleurs une version avec Offset), choisissant des ambiances atmosphériques de saison sur "Hectic", flirtant avec la pop et le R&B le temps du chant de Josh X, sur "Never Give Up", et faisant un clin d'œil à ses racines caribéennes (elle est d'origine dominicaine et caribéenne) sur le dancehall de "Back It Up", aidée par le Jamaïcain Konshens et par HoodCelebrityy.

Ses allures de femme sensuelle, mais possessive, forte et possédée, s'inscrivent elles aussi dans une tradition bien établie. Son personnage sexy d'ancienne strip-teaseuse, mais aussi ses hymnes en faveur du plaisir féminin et du contrôle de sa sexualité, comme ici sur le mélodique et le très bon "Rollin'", ne sont que les avatars les plus récents de la lignée inaugurée par Lil' Kim. Son succès, mais aussi la forte teneur humoristique de ses raps, consacrent l'acceptation finale de ce modèle féminin : celui de la femme délurée, devenue un étendard du féminisme.

Car Cardi B, aujourd'hui, est un symbole. Elle est plus qu'une rappeuse. Son statut d'emblème féministe, elle l'a incarné par exemple quand, à l'invitation de Remy Ma, elle l'a rejointe sur scène, avec The Lady of Rage, MC Lyte, Young M.A, Monie Love, Lil' Kim et Queen Latifah, pour interpréter l'hymne de cette dernière, "U.N.I.T.Y.". Du fait de son parcours, de son élévation du contexte glauque des strip clubs à l'immense notoriété d'aujourd'hui, elle est aussi l'incarnation contemporaine du Rêve Américain. Parce qu'elle est devenue la compagne d’Offset, parce que les infidélités de ce dernier, puis la récente grossesse de la rappeuse, ont fait les choux gras de la presse, elle est également un people. Et elle est aussi une business woman, qui a associé son image à plusieurs marques. Bref, Cardi B est bien plus grande que le rap. Mais elle y a aussi toute sa place.

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