LIL WAYNE - Tha Carter III

Comme annoncé par cette pochette qui, représentant l'auteur sous les traits d'un enfant, s'inscrit dans la lignée des grands classiques du rap Ready to Die et Illmatic, Tha Carter III est l'album de la consécration pour Lil Wayne. Il est le paroxysme d'une Weezymania préparée depuis plusieurs années, quand le rappeur s'est affranchi du son bounce de La Nouvelle Orléans, avec la sortie de disques sans cesse meilleurs que les précédents et des collaborations toujours plus remarquées, avec aussi avec une nuée de mixtapes souvent supérieures à bien des albums. Bref, le troisième volume de la série Tha Carter est l'apogée absolu de la carrière de l'ancien Hot Boy, de ce rappeur à voix de crapaud facétieux, possédé et excentrique.

LIL WAYNE - Tha Carter III

Lil Wayne est alors conscient de son nouveau statut de mégastar, lui qui s'inscrit explicitement dans la lignée de 2Pac, Biggie, André 3000 et Jay-Z, lui qui se présente comme l'héritier de ce dernier, avec son assentiment sur "Mr. Carter", une collaboration qui signale au passage que les deux plus grands rappeurs de leur époque portent le même patronyme. Avec l'une de ces formules absurdes et mégalomanes dont il a le secret (une formule qui friserait le ridicule dans la bouche de n'importe quel autre), Lil Wayne dit sur le claironnant "3 Peat" que, quand bien même on l'arrêterait, on ne pourrait pas l'arrêter. Tha Carter III, pourtant, n'est peut-être pas sa plus grande œuvre. D'autres pièces de sa discographie peuvent légitimement prétendre à ce statut, comme Tha Carter II, comme Like Father, Like Son, son duo avec son père spirituel Birdman, ou bien, évidemment, comme les mixtapes des séries Da Drought et Dedication.

Cet album, en effet, a les défauts de ses qualités : visionnaire et touche-à-tout, il n'a aucune unité. Les grands morceaux s'y enchainent, mais sans cohérence. En bon blockbuster rap, Tha Carter III mange à tous les râteliers, conviant des producteurs aux styles antinomiques (de Bangladesh et T-Pain, à The Alchemist, en passant par Cool & Dre, Swizz Beats, Just Blaze et Kanye West), faisant intervenir autant de chanteurs pop et R&B (Babyface, Robin Thicke, Bobby V) que de valeurs sûres du rap (Jay-Z, donc, mais aussi Busta Rhymes, Juelz Santana…). Ici, Lil Wayne joue autant de la douceur de l'Auto-Tune que de raps plus abrupts. Manifestant un goût pour les guitares qui se traduira bientôt par l'album Rebirth, il s'aventure dans un rock déprimé et évanescent sur le superbe "Shoot Me Down", ou dans un autre, plus grandiloquent, sur "Playing With Fire" (un titre disparu des versions futures du disque, pour des histoires de droit).

Il est le m'as-tu-vu qui enflamme le nightclub sur "Got Money". Il suit le même chemin que l'halluciné Kool Keith sur "Dr. Carter", s'imaginant en chirurgien chargé de remettre le hip-hop sur pied. Toujours plus bizarre, il se réincarne en E.T. sur "Phone Home". Et puis soudainement, il s'engage sur le terrain du commentaire social, quand il s'exprime sur le désastre de l'ouragan Katrina dans sa ville de La Nouvelle Orléans, et sur l'impéritie des politiques, et sur "Mrs. Officer", quand il délivre une critique de la police sous la forme d'une jolie romance mélodique. Puis il embraye avec un tube aux abords doux et innocents, "Lollipop", dont le refrain nous parle en vérité de fellation. Enfin, invoquant le "Don’t Let Me Be Misunderstood" de Nina Simone, il redevient politique et il termine par un long exposé de ses pensées sur "Dontgetit".

Malgré sa nature composite, Tha Carter III n'est est pas moins un jalon dans l'histoire du rap. Avec cet album, les hipsters se tournent vers un type de hip-hop jusque-là éloigné de leurs écrans radars (à l'époque, c'est encore Lupe Fiasco qui occupe le centre de leur attention). Il est aussi l'un de ces moments uniques, les meilleurs, les plus bénéfiques pour la musique, où l'underground et le mainstream se rejoignent. En effet, avec "A Milli", incroyable single compilant une suite de divagations sur une boucle excessivement minimaliste signée Bangladesh, Lil Wayne exporte l'esthétique des mixtapes auprès du grand public. Il sonne le triomphe de ce format parallèle, comme souligné par Shea Serrano dans son excellent The Rap Year Book. Il engage aussi le gangsta rap sur la voie de l'excès, des folies, des abstractions et des aberrations, annonçant ce que le genre, désormais investi par des armées de weirdos, deviendra au cœur des années 2010. Avec les albums de Kanye West, celui-ci a contribué à repousser plus loin les limites du rap, à le rendre encore plus universel, à lui faire prendre pour de bon la place autrefois dévolue au rock : celle de musique populaire quasi-hégémonique.

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