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NAS - Illmatic

, 11:29 - Lien permanent

Illmatic sort grand gagnant de l'histoire du rap. Au bout du compte, après toutes ces décennies, c'est le premier album du jeune prodige de 21 ans issu de Queensbridge, qui est cité de façon récurrente, voire systématique, comme le pinacle du genre, comme le meilleur album, comme le plus accompli, jamais sorti en matière de hip-hop. Et pourtant, comme on aimerait le contester, ce statut de sommet indépassable. Il semble tellement acquis, gravé si profondément dans le marbre, pris pour argent comptant par tant de fans impressionnables et conformistes, qu'il faudrait rappeler que le rap ne s'arrête pas à Illmatic, qu'il n'est pas interdit de dépasser ce disque, ni de suivre d'autre voies. Il y a quelque chose de gênant, de démoralisant et de paralysant dans cette révérence quasi unanime.

NAS - Illmatic

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Pour bousculer tout cela, il convient de retracer la genèse de Illmatic, de rappeler pourquoi ce disque a marqué aussi vite et aussi durablement les esprits. D'abord, ce disque et son auteur ont eu de la chance. Très tôt, de bonnes fées se sont penchées sur le berceau de Nasir Jones. Son succès a été programmé à partir du moment où il s'est distingué sur "Live at the Barbeque", un titre du Breaking Atoms de Main Source, cet autre classique du rap. Ce premier acte signait l'entrée de Nas dans l'aristocratie rap new-yorkaise. Il trouverait ensuite un parrain de choix en la personne de l'influent MC Serch, ex 3rd Bass. Et finalement, fort de ces appuis, il pourrait convoquer la crème des producteurs du cru pour son premier long format : Large Professor, Pete Rock, Q-Tip et DJ Premier, rien de moins.

Après, le timing était idéal. Illmatic est sorti au cœur de 1994, soit l'année charnière de l'histoire du rap, sa plus riche, son paroxysme en matière artistique et esthétique, le cœur de son âge classique. Il sortait aussi après cette année 1993 qui, après les coups de boutoir de Black Moon, du Wu-Tang Clan et de quelques autres, avait permis à New-York de retrouver sa place au cœur de la géographie hip-hop, après l'éclipse californienne. Illmatic était le bon disque qui sortait au bon moment. Il récoltait les fruits d'arbres plantés par d'autres, même si son succès commercial serait au bout du compte très modéré, au grand dam de son géniteur.

Cependant, si le renom du premier Nas demeure si grand, tant d'années après sa sortie, c'est aussi en raison de ses qualités propres. Il y a tant à dire sur le sujet, à commencer par la qualité incontestable des raps et des productions… Le plus simple, sans doute, est de reprendre la thèse avancée par Matthew Gasteier dans un livre consacré à ce disque. A savoir que Illmatic concilie à merveille les contraires. En effet, c'était là l'œuvre d'un homme jeune et neuf, mais pétri de sagesse des rues (la pochette, inspirée de celle de A Child Is Born du Howard Hanger Trio, et montrant un Nas enfant, mais sérieux comme un adulte, renforce encore cette idée) ; il était obsédé par la mort, par le spectre d'une vie courte, mais guidé par une volonté de survie ; il faisait état de la dureté du ghetto, mais il invitait à goûter l'instant présent, avec des aphorismes aussi mémorables que celui prononcé par son seul invité, AZ, sur "Life's a Bitch" : "life's a bitch and then you die, that's why we get high, cause you never know when you're gonna go".

La cote durable de cet album s'explique aussi par une autre raison. On présente souvent Illmatic comme l'aboutissement du rap de rue new-yorkais des années 90. Pourtant, il se distingue des autres grandes œuvres du genre par sa durée, très courte. En pleine ère du CD, il s'agissait d'un disque de quarante minutes à peine, ne comptant que 10 plages, 9 effectives si l'on excluait cette introduction dont les bruits de train nous transportaient directement à Queensbridge. Chacune était d'une perfection totale ; presque clinique et froide, même. Et elles s'assemblaient à merveille, malgré la diversité des styles de production, beat soulful de Pete Rock sur "The World Is Yours", motifs répétitifs de Primo sur de brillants "N.Y. State of Mind" et "Represent", ou curiosités signées Large Professor, avec un "Halftime" tout en basse et percussions, et les voix évaporées de "It Ain't Hard to Tell".

Voici où réside la force de ce premier album que Nas, voilà comment se justifie sa supériorité sur ses pairs, comment se légitime ce statut oppressant de grande statue du commandeur : par sa concision, par son éloquence et par sa finition.

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