Wu-Tang Forever, le deuxième opus du Wu-Tang Clan, restera dans les mémoires comme l'une des sorties les plus attendues de l'histoire du hip-hop. Et pourtant, en dépit de quelques moments d'anthologie, de bons singles et d'un packaging irréprochable, l'album, trop ambitieux, trop long et finalement mal nommé, en avait déçu plus d'un. Plutôt bon dans l'ensemble, mais en deçà des chefs d'œuvre précédents du collectif et de ses brillants membres, il avait aussi inauguré une série de solos en demi-teinte, médiocres, voire carrément mauvais, et annoncé l'inexorable déclin du Clan.

WU-TANG CLAN - The W

Trois ans après, le contexte est différent, les espérances beaucoup plus modestes. Pourtant, l'année 2000 a laissé voir des signes de renouveau : le Supreme Clientele de Ghostface Killah en début d'année, la BO de Ghost Dog par RZA, et surtout les irréprochables singles de ces derniers mois, "The Jump Off" et "Gravel Pit". Tous deux laissaient supposer que RZA et les siens avaient entendu leurs fans de la première heure, qu'ils escomptaient revenir au son de "Protect Ya Neck", leur premier single, à celui de leur premier album.

Et à nouveau, il était question d'une renaissance du Clan. A vrai dire, l'écoute de The W nous oblige à un peu plus de nuances et de sang froid, mais le troisième album de Clan au complet confirme en effet l'impression favorable laissée par les singles et semble donner un coup d'arrêt à son déclin.

La raison de cette regénérescence relative est simple : le Wu retrouve avec The W les réflexes maladroits mais volontaires d'un jeune groupe. C'est flagrant dès la pochette, logo assez immonde, sans doute fabriqué en cinq minutes par un designer en herbe. Ca l'est encore plus avec les nouveaux morceaux, bancals, déséquilibrés, aux faux airs de brouillons.

Le tout semble bâclé, mais regorge d'idées et de poigne. Il n'y a qu'à écouter le génial et l'expérimental "Careful", son beat lent et lourd, ses sons étranges, son vague thème atmosphérique et oriental en arrière plan, la brusque intervention de cuivres en plein coeur du morceau, pour s'en rendre compte. Et avant même, sur "Chamber Music", dans le prolongement de l'intro, des rythmes étranges et une voix lointaine en fond sonore rappellent le Wu des premiers jours.

Heureusement que les voix familières des rappeurs, les vieux thèmes kung-fu et des collaborateurs connus rappellent que le Wu-Tang est un groupe établi, une institution. Parmi ces invités figurent les habituels Redman (sur le synthé de "Redbull") et Busta Rhymes (un "The Monument" en plusieurs mouvements), de toutes façons présents sur 75% des albums hip-hop qui sortent sur majors. Mais aussi Snoop Dogg, sur "Conditioner", en duo avec Ol' Dirty Bastard, seul morceau auquel le cinglé du Clan participe pour cause de cure de désintoxication. Curieux, à premier abord, le titre dévoile un ODB qui s'efforce de rapper de façon aussi cool que son lymphatique partenaire. Et bizarrement, ça marche.

Les autres invités ne sont pas des rappeurs. Côté soul, Isaac Hayes s'associe avec Ghostface Killah, de plus en plus à l'aise dans le registre de la complainte soul (il le prouve aussi sur l'excellent "Hollow Bones"), au cours d’un somptueux "I Can’t Go To Sleep" qui recycle merveilleusement le classique "Walk On By". Le contraste entre les deux voix, celle exubérante et démonstrative de Ghostface, et celle plus grave et plus nonchalante de l’illustre scientologue, s’accordent aux mieux avec les cordes magistrales du titre, sans doute le plus accessible et le moins surprenant de The W.

L’autre invité provient de Jamaïque... Junior Reid livre ici une version revue et corrigée par RZA de son "One Blood", et il clôt l’album avec "Jah World", qui commence comme un reggae rap lourd et menaçant, parsemé de bruits de guerres, puis relayé par un autre morceau, plus inquiétant encore et offensif, dans un genre où le Wu s’est déjà illustré.

Tous les titres cités jusqu’ici sont bons, à des degrés divers. Les autres sont les deux excellents singles qui ont précédé l’album, "Protect Ya Neck (The Jump Off)" et "Gravel Pit", et d’autres passages plus contestables. Au nombre de ces ratés, un "Let My Niggas Live" dépouillé, minimal à souhait, mais qui s'éternise et que Nas ne parvient pas à animer. Mais aussi "You Really (Than Thang)", un titre assez conforme au son du Wu-Tang Clan deuxième époque, à la boucle plutôt facile et lourdingue, gros ratage et très moche verrue de The W. Dommage, il dure près de cinq minutes.

Au total, personne ne peut dire si l’aspect bâclé, crade et vite ficelé de l’album est volontaire ou pas, s’il a été fait trop vite ou dans un véritable souci de retour aux origines. Mais peu importent ces imperfections : la réaction du RZA, notamment parce qu’il privilégie un format court, semble saine. La thérapie appliquée à son super-groupe est radicale, mais il avait sans doute besoin de cette saignée. Au jour où l’on a fait son deuil du Clan, celui-ci revient, moins flamboyant qu’autrefois, émacié, amaigri, comme épuisé par un régime draconien. Mais en meilleure santé. Bon retour chez Wu.

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