AMIN MAALOUF – Samarcande

AMIN MAALOUF – Samarcande

Publié en 1988,
aux Editions Jean-Claude Lattès.

Le titre de ce livre est trompeur. Ni la mythique cité d’Asie Centrale, ni l’Empire de Tamerlan, ni la Route de la Soie, ni l’actuelle république d’Ouzbékistan n’en sont le sujet. Samaracande relate en fait mille ans d’histoire persane à travers le parcours d’un livre d’exception, un recueil de poèmes né à Samaracande et englouti longtemps après, avec le Titanic. Le roman est construit en deux temps. Il commence au XIème siècle avec l’auteur du manuscrit, le grand Omar Khayyam, poète, astrologue et mathématicien de génie. Puis il se poursuit aux XIX et XXème siècles avec Benjamin O. Lesage, le narrateur, aventurier américain passionné d’Orient et ultime possesseur de l’ouvrage.

Comme toujours chez Amin Maalouf, dont c’est là le second roman, ses personnages ne sont qu’un prétexte, un moyen de transmettre de façon didactique son érudition, sa connaissance d’un Orient complexe et pluriel largement ignoré des Occidentaux. Des Croisades vues par les Arabes à Léon L’Africain, l’écrivain libanais est passé de l’histoire au roman, mais son objectif demeure le même. Des petites histoires s’insèrent dans la grande, il est question d’amours, de jalousies, d’escapades aux quatre coins de l’Orient ou au-delà, mais régulièrement, inéluctablement, Maalouf en revient aux intrigues royales, aux coups d’états, aux mouvements de troupes, aux grandes manœuvres politiques et diplomatiques. Jusqu’à en oublier les héros du livre, sur des pages entières.

Cet océan de savoir et d’événements peut se montrer lassant. Mais, l’écrivain sait captiver le lecteur occidental. Son style est agréable et coulant, il concentre le récit sur des personnages clés plutôt que de se perdre dans une foule de protagonistes, il dégote les bonnes anecdotes, celles qui relient l’histoire de l’Orient à celle de l’Occident (on découvre ici que le « x » mathématique est une invention de Khayyam, comme on apprenait avec Les Croisades que le mot « échalote » provenait de la cité d’Ascalon). Enfin, son récit apporte des clés pour mieux comprendre l’Orient contemporain. Cela semble même sa raison d’être. L’histoire s’arrête en 1912, mais tout au long, on ne peut s’empêcher de penser à la Perse contemporaine : la République Islamique d’Iran.

Avant d’être l’histoire d’Omar Khayyam, la première partie de Samarcande est un portrait de l’Orient médiéval, celui d’un monde où les maîtres étaient turcs, la religion arabe, mais la civilisation persane. A travers trois personnalités de l’époque, tous les trois persans, Amin Maalouf présente les différentes facettes de l’esprit iranien. Nizam-el-Molk le grand vizir du sultan turc, Hassan Sabah le fondateur de l’Ordre des Assassins et Omar Khayyam le savant apportent chacun un exemple de comportement face aux vicissitudes de l’existence. Au premier l’art de la manœuvre, le pragmatisme et la realpolitik. Au deuxième les certitudes et la puissance d’un fanatisme destructeur et autodestructeur. Au troisième le retrait du monde, et la fuite dans les jouissances éphémères que sont le vin, l’amour ou l’observation des étoiles.

Dans la seconde partie du livre, en plus de relater les péripéties de la vie de Benjamin O. Lesage, ses fréquentations parisiennes et persanes, ses amours avec une princesse du cru, Amin Maalouf retrace une histoire méconnue, celle d’un Iran du début du XXème siècle qui a tenté la démocratie. Avec, encore, un jeu à trois entre les principaux acteurs de l’époque : le Shah, despote sous la coupe des puissances de l’Ouest ; les « fils d’Adam », démocrates et libéraux ; et les mollah rétrogrades. L’écrivain décrit la compétition qu’ils se livrent pour l’émancipation du pays. « Que la démocratie triomphe et les mollahs deviendront démocrates. Que les mollahs triomphent et les démocrates deviendront des mollahs » remarque un personnage du livre. Comme dans Les Croisades…, Amin Maalouf montre à quel point la frustration des Orientaux face aux succès occidentaux renforce leur refus de la modernisation, synonyme pour eux de capitulation :

Si les Persans vivent dans le passé, c’est parce que le passé est leur patrie (…). Tout ce qui pour nous est symbole de vie moderne (…) est pour eux symbole de domination étrangère : les routes, c’est la Russie ; le rail, le télégraphe, la banque, c’est l’Angleterre ; la poste, c’est l’Autriche-Hongrie (p. 239).

Pour raconter l’échec de la modernisation en Iran, Amin Maalouf avance plusieurs explications : la corruption généralisée, la faible maturité politique du pays, etc. Mais une cause, plus que toute autre, est mise en avant. Les grands fautifs de ce rendez-vous manqué ne seraient pas les Iraniens. Ils viendraient d’ailleurs. Ce seraient la Russie impérialiste et l’Angleterre maîtresse des Indes, toutes deux peu désireuses de voir un peuple puissant s’émanciper à leurs frontières.

D’un point de vue historique, il y aurait sûrement à redire, à contester, à nuancer. Cependant, Samarcande n’est pas une thèse. C’est une fable, un conte, avec ses péripéties et sa morale. Et dans le genre, Maalouf est imbattable. Entre le mauvais roman historique, celui où l’époque ancienne n’est qu’un décorum exotique pour des intrigues convenues, et la science historique contemporaine, triviale, austère, et qui n’a plus rien de littéraire, il trouve le point d’équilibre.

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The Notorious S.Y.L.V.

The Notorious S.Y.L.V., a.k.a. Codotusylv, écrit sur le rap et tout un tas d'autres choses depuis la fin des années 90. Il fut le fondateur des sites culte Nu Skool et Hip-Hop Section, et un membre historique du webzine POPnews. Il a écrit quatre livres sur le rap (dont deux réédités en version enrichie), chez Le Mot et le Reste.

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