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KENDRICK LAMAR - DAMN.

, 16:46 - Lien permanent

Plus qu’un artiste populaire, Kendrick Lamar aura été un fantasme critique. S’il est aussi révéré dans les médias, s’il est si apprécié d’une élite rap constituée, c’est qu’il répond à nombre de leurs désirs : il est ancré dans une tradition gangsta, il provient même de Compton, ce qui lui donne le pédigrée nécessaire, mais il est politique, engagé, "conscient". Son écriture sophistiquée et sa musique arty offrent plus de grain à moudre aux commentateurs de la presse et aux plumitifs de tout poil (des gens qui ont grandi dans les années 90, à l’époque du rap "lyrical"), que les sons minimalistes et les textes génériques en forme de slogans qui dominent le reste de cette musique. A l’heure où le hip-hop est le genre majeur, à l’ère où il se normalise et où il se moyennise, tout autant qu’il se sacralise, à l’époque, en somme, de l’Obama rap, Kendrick Lamar tombe à pic. Mais souvent, en corolaire de cette allure de premier de la classe, sa musique est surfaite et prétentieuse.

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En 2017, cependant, le rappeur a eu une bonne idée : il a emprunté à Mike Will un beat abrupt que ce dernier avait conçu à l’origine pour Gucci Mane. Habillé avec les paroles de Kendrick, ce son d’obédience trap music est devenu "Humble", un bon vieil égo-trip rondement mené. Et le peuple ne s’y est pas trompé : ce titre a été le premier numéro 1 du rappeur aux Etats-Unis (et ailleurs), en tout cas si l’on exclut "Bad Blood", sa contribution à un titre de Taylor Swift. La deuxième bonne idée du Californien, c’est d’avoir enregistré un autre morceau avec le producteur d’Atlanta, "DNA". Sans avoir été officiellement un single (quoique très joué en radio), celui-ci allait démontrer, en même temps qu’un goût nouveau et très moderne pour les anaphores, la même qualité que l’autre : moins de présomption jazz, davantage de concision, bien plus de simplicité et d’efficacité musicale.

La troisième bonne idée du rappeur, c’est Damn (ou plus exactement DAMN.), un quatrième album qui a remisé la complexité stylistique et le trop lourd héritage musical assumé par les précédents, en faveur d’un dépouillement bienvenu, symbolisé par sa courte durée et par les titres concis des morceaux qui le composent. Oh, certes, il y a encore ici des traces de démesure. On se rappelle aussi avoir affaire au chouchou de la critique et de l’industrie musicale, avec cette invraisemblable contribution de U2 (en fait un simple sample de leur "American Soul") sur le titre "XXX", parmi d’autres participations de stars internationales de la pop (Rihanna, sur "Loyalty", voire James Blake à l’écriture de "Element"). DAMN. a été un blockbuster, un album de Kendrick Lamar, paramétré pour le succès commercial et critique. Mais cette fois, celui-ci n’est pas tout à fait usurpé.

Comme d'habitude, pourtant, le rappeur place beaucoup de choses sur cet album. La musique continue à brasser toute l’histoire de la black music, des violons et des chants de "Blood", "Lust" et "Fear", tous aux accents soul, aux mots de Kid Capri en introduction de "Element" et des scratches de "XXX", en passant par le R&B de "Love". Kendrick Lamar investit plusieurs registres de rap. Il use de storytelling sur "Blood", puis sur "Duckworth", où il relate une anecdote à propos de son père et de son futur manager. Il donne aussi dans l’égo-trip, sur "Humble", on l’a dit, mais aussi sur "Element". Il adopte avec aisance plusieurs rythmes, plusieurs types de phrasés. Il chantonne même sur "Yah" et sur "God", sur des modes différents.

Ses observations socio-politiques, celles mêmes qui lui valent la considération (il est tellement plus simple de commenter des paroles, plutôt qu’une chose abstraite comme la musique), sont aussi toujours là. Ainsi le voit-on rendre des comptes à ceux qui lui ont reproché ses paroles sur la surréelle chaîne conservatrice Fox News, assumer son héritage afro-américain avec "DNA", et nous parler de violence urbaine et des dysfonctionnements de l’Amérique sur "XXX", en parsemant le tout, à en croire ses exégètes, de références bibliques. Et en plus de cela, Kendrick Lamar trouve le temps de s’interroger sur lui-même sur "Feel", ou de creuser les concepts de fidélité, amoureuse ou amicale ("Loyalty"), d’amour ("Love"), de luxure ("Lust"), de vanité ("God") et de fierté sur "Pride", un des titres les plus surprenants et puissants de l’album. Il explore ses angoisses, aussi, sur "Fear".

Sur ce dernier titre, Kendrick Lamar livre une intéressante confession : "à 27 ans, ma plus grande hantise était d’être jugé". Cela, en fait, était déjà visible avec sa musique. Elle est si consciente d'être écoutée, disséquée et évaluée par les autres, elle est si soucieuse de plaire aux grands, qu’elle en a oublié les vertus de la spontanéité. Cette fois, cependant, avec un peu moins de la surcharge, des boursouflures et de l’élitisme jazz (ce cancer de la musique populaire) qui ont handicapé ses sorties antérieures, il semble s’être affranchi de cette peur. De ce fait, DAMN. pourrait bien être le meilleur album de Kendrick Lamar. Avec lui, avec un peu moins de ces habits destinés à rendre sa musique trop adulte et trop respectable, sans la complaisance qui a transformé en pensums ses albums précédents, ces chefs d’œuvre supposés qu’on se surprend à ne jamais réécouter, il ne demeure plus du rappeur de Compton que sa grande qualité, son atout indéniable, la force sur laquelle repose son talent : une adresse redoutable au micro, à laquelle suffirait une musique plus simple, plus directe et plus efficace.

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Commentaires

1. Le mercredi 27 juin 2018, 21:04 par Djamel

et de l’élitisme jazz (ce cancer de la musique populaire)
Ce n'est pas un peu trop fort, le jazz est une musique qui peut porter loin, Coltrane par exemple. Mais si c'est de ces pseudos intellos du jazz qui décortiquent le moindre son en in ou en out, dont tu parles, c'est vrai

2. Le jeudi 28 juin 2018, 08:28 par Codotusylv

@Djamel : Oui, oui, tout à fait. C'est pour ça que c'est l'élitisme jazz qui est mis en cause, pas nécessairement le jazz en lui-même.

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