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BETTINA GHIO - Sans Fautes de Frappe

, 17:56 - Lien permanent

En 2009, dans son ouvrage Book of Rhymes, Adam Bradley, un professeur de lettres américain, utilisait les outils de la littérature pour disséquer les techniques et les figures de style utilisées par les rappeurs. La démarche se justifiait, car le rap, en partie, est texte, et il mérite d’être comparé à tout type de poème couché sur papier. La question de sa comparaison à la littérature, cependant, ne se pose pas aux Etats-Unis de la même façon qu’en France. En Amérique, le rapport entre pop culture et culture savante n’est pas le même que chez nous. Il est moins polémique, moins passionné. On n’y trouve pas les mêmes enjeux politiques et sociaux. Aussi le sujet était-il abordé de manière relativement neutre et apaisée.

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En France, cependant, où le statut social dépend largement de la maîtrise de tout un corpus culturel reposant sur l’écrit, le problème doit être abordé en d’autres termes. Aussi l’ouvrage de Bettina Ghio se présente-t-il différemment de celui d’Adam Bradley. Cette docteure en littérature et civilisation françaises d’origine argentine ne se contente pas d’appliquer au rap les grilles de lecture de sa discipline. Elle cherche à prouver qu'il est un objet littéraire digne de considération. A l’analyse qui était celle de Bradley, à la recension des figures de style employées tant dans les livres que dans le rap, que l’Américain opérait déjà, s’ajoute une étude comparée des thèmes traités dans chaque discipline, et de nombreuses pensées sur le positionnement des rappeurs eux-mêmes par rapport à la littérature classique. Ghio traite pêle-mêle de tout cela, à tel point que son livre manque de structure, et qu'il souffre parfois d’un déficit d’articulation logique.

Dès le début, cependant, elle insiste sur l’essentiel. Comme l’avait déjà fait Christian Béthune dans son très éclairant Pour une Esthétique du Rap, l’auteure rappelle qu’une des grandes spécificités du rap français (son seul sujet d’étude ici) est son rapport important au texte. Différemment de son modèle étatsunien, qui est la manifestation d’une longue tradition de joutes orales dans la culture afro-américaine, le rap de notre pays est marqué par un double héritage : celui d’une culture, notamment scolaire et académique, qui accorde une importance fondamentale à l’écrit ; et celui de la chanson et de la variété françaises, où les paroles sont souvent l’élément primordial, dont la musique n’est que l’ornement.

Bettina Ghio s’emploie donc à débusquer les références issues de la littérature classique, qui abondent dans les textes de rap : des tournures et du vocabulaire désuet, issu d’un français classique et archaïque, qui se mêlent de façon curieuse au parler des cités ; ou encore des figures de styles et des métriques qui sont les réminiscences d’un corpus poétique académique. Elle note aussi les nombreux parallèles, tant dans les thèmes que dans les approches, entre le rap et une littérature nouvelle issue en partie de l’expérience des quartiers. Elle rappelle aussi la similitude du rap avec l’écriture d’un Céline, l’auteur qui a introduit l’oralité dans le roman, une proximité qui avait déjà été soulignée par l’essayiste Thomas Ravier dans un célèbre article de la Nouvelle Revue Française consacré à l'art de Booba.

Comme Bettina Ghio le souligne en conclusion, plutôt que de se construire en opposition à la littérature savante, plutôt qu’en être la négation, ou l’ennemi, comme de vieilles barbes idéologues et mal renseignées ont pu le croire ou le prétendre, le rap en France est au contraire souvent vécu comme un moyen d’y accéder, pour ceux à qui n’ont pas toujours été données les clés d’une culture vécue comme absconse. Ses derniers mots parlent d’ailleurs d’un "désir de littérature". Et elle remarque que, si beaucoup de rappeurs n’ont pas trouvé leur compte à l’école, les cours de français ont parfois été les seuls à les satisfaire.

En faisant ce jugement, Bettina Ghio demeure ce qu’elle est : une universitaire, une amoureuse des belles lettres. En conséquence, naturellement, elle semble souhaiter cette convergence entre rap et littérature. Mais faut-il partager ce point de vue ? On serait tenté de répondre par la négative, en passant en revue les rappeurs qui défendent cette parenté avec la littérature, comme Rocé et Oxmo Puccino, dont le travail sur le texte est inversement proportionnel à l’impact musical, voire pire, Abd Al Malik dont le travail caricaturalement scolaire frôle souvent le grotesque. Ce rap premier de la classe appauvrit la musique alors qu’il prétend faire l’exact contraire. Il est, précisément, trop appliqué et peu spontané.

Tout différent est le cas de deux rappeurs d’apparences totalement opposées, et dont Bettina Ghio pointe très pertinemment les similitudes : MC Solaar, le gentil rappeur lettré du début des années 90, et Booba, la caillera infréquentable de la décennie 2000. L’un comme l’autre se montrent davantage dans l’oralité que ces rappeurs français qui s’inscrivent, consciemment ou pas, dans la tradition de la chanson à texte. Leurs paroles, successions de bons mots, d’images et de métaphores évocatrices, sont plus originales, plus en phase avec les innovations du rap américain qu’avec le conservatisme de son homologue français. Même si le premier cultive une image de bon élève, avec de nombreuses références issues de son savoir scolaire, celles-ci sont utilisées de la même façon que ses allusions à la pop culture. Quant au second, il ne présente aucune gêne vis-à-vis de la culture légitime. Il l’ignore, il ne cherche pas à prendre le chemin de la respectabilité.

Il est plus moderne en fait. Il a aussi été annonciateur d’une nouvelle génération, plus émancipée de l’héritage textuel de la chanson française, et dont ne traite pas Bettina Ghio. Celle-ci, en effet, concentre son analyse sur une très large majorité de rappeurs des années 90, alors que le rap français a depuis largement modifié son logiciel, qu’il a gagné en fierté, en confiance en soi, et s’embarrasse moins de son sentiment d’infériorité culturelle, très prégnant chez la première génération.

Tant qu’on se penchera sur le rap comme objet littéraire, on fera en fait un contresens, on passera à côté de l’essentiel, on oubliera qu’il est avant tout une musique. Le rap est perdant, à chaque fois qu’il s’agit de l’évaluer selon des critères qui ne sont pas les siens : ses contempteurs ont en fait parfaitement raison de le prétendre inférieur à la littérature ; et ceux qui, par bienveillance, voire par jeunisme, prétendent le contraire, se trompent de combat. Ce ne sont pas les bons termes du débat. Il faudrait en fait cesser cette volonté de soumettre le rap aux valeurs de la littérature classique, et le laisser bousculer une hiérarchie des cultures qui n’est autre qu’arbitraire. Après ce livre de Bettina Ghio, qui explore de manière pertinente les rapports entre rap français et tradition de l’écrit, il faudra en écrire un autre, plus capital, plus au fait de la nature profonde de cette musique, et qui s’efforcera de démontrer en quoi le rap N’EST PAS littérature.

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