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KENDRICK LAMAR - Overly Dedicated

, 22:43 - Lien permanent

L'intelligentsia du rap, celle qui domine sa critique tout comme son industrie, aura donc décidé que Kendrick Lamar Duckworth serait l'artiste central des années 2010. Avec le Californien et ses compères de Black Hippy, a été offert à un public vieillissant ou nostalgique tout ce qu'il désirait : un ancrage fort dans le hip-hop des années 90, tant par l'origine, Compton, que par les sons, modernes mais référencés, ou par le contour très lyrical du style. Il a répondu à leurs envies de respectabilité, par ses partis-pris artistiques et son ouverture à d'autres genres musicaux, comme par l'arrière-plan social où s'insèrent ses paroles. Bref, Kendrick Lamar avait tout pour devenir le rappeur surcoté de la décennie, celui même, avec Chance the Rapper, que le président Obama allait désigner comme son préféré.

KENDRICK LAMAR - Overly Dedicated

Top Dawg Entertainment :: 2010 :: télécharger la mixtape

Le succès, cependant, ne vient jamais tout à fait du néant. Et si les dithyrambes toujours plus forts qui accompagnent chacun de ses albums peuvent paraitre exagérés, il a su, tout du moins à la source, être un peu plus que le nouveau gendre idéal du rap. Sa cinquième mixtape l'a démontré. Après un Kendrick Lamar EP sorti un an plus tôt, elle fut celle de la révélation, celle où Kendrick Lamar peaufinait le personnage qui serait célébré tout au long des années suivantes.

Avant ces mixtapes, celui qui s'appelait encore K-Dot s'ingéniait à imiter la figure alors très actuelle de Lil Wayne. Mais avec elles, sa posture changeait : le rappeur embrassait maintenant à pleine bouche un rap adulte et arty. Le titre, déjà, était un indice. En jouant des mots "overly dedicated" ("exagérément dévoué') et des initiales OD (overdose), et en ornant sa pochette des portraits de créatifs célèbres, tués par un abus de substances (Michael Jackson, Jim Morrisson, Pimp C, etc…), Kendrick Lamar s'insérait dans un imaginaire balisé, celui de l'artiste maudit, tiraillé entre le mal et le sublime. Et il renforçait le propos en ouvrant l'album par les paroles de Dash Snow, artiste décédé d'une overdose l'année d'avant, et qui livrait encore ici, ironiquement, son secret pour rester en vie : la musique.

Le rappeur, sur "Average Joe" et "Heaven and Hell", jouait la carte sociale, chroniquant le quotidien de sa ville de Compton. Il en assumait aussi l'héritage gangsta, vantant les filles et l'alcool sur "P&P 1.5", avec Ab-Soul, et s'emparant sur "R.O.T.C" du thème central du rap en 2010 : le trafic de drogue. Mais quand il parlait des stupéfiants, il le faisait sur un mode abstrait, comme sur "Night of The Living Junkies", où ils étaient l'objet d'une métaphore destinée à vanter son adresse au micro. Même distance sur "H.O.C", un titre suave qui ressemblait à une ode au joint façon Devin the Dude, mais où le rappeur disait en fait ne pas fumer.

Kendrick Lamar exposait un mode de vie dysfonctionnel, mais il le questionnait aussi, comme avec cette réflexion sur l'infidélité qu'était "Opposites Attract", ou encore avec "Barbed Wire", une fable de la cigale et de la fourmi transposée dans le contexte afro-américain. Il jouait aussi de l'introspection sur "Cut You Off". Et plus généralement, il faisait preuve d'ambivalence envers la posture gangsta. L'exemple le plus flagrant étant "Ignorance Is Bliss", "l'ignorance est le bonheur", un morceau qui pouvait s'interpréter alternativement, ou simultanément, comme la glorification de la rue et de la délinquance, ou comme leur condamnation. Celui-ci serait le titre phare de la mixtape, celui qui attirerait l'attention de Dr. Dre, et qui ferait adouber Kendrick Lamar par la grande chevalerie du hip-hop à papa.

Posés par contraste sur un beat tranquille, les paroles acérées et le débit rapide du rappeur y étaient brillants. Ce morceau, pourtant, n'était pas le plus intense d'Overly Dedicated. Le Kendrick Lamar d'après, trop artiste, pas assez musicien, y était déjà trop à l'œuvre. Mais la mixtape comptait d'autres atouts. Sans encore pousser trop loin dans le concept, elle révélait par exemple une sélection riche et éclectique de beats. Elle ouvrait le champ, avec l'atmosphérique (et très belle) chanson d'amour "Alien Girl", tout autant qu'avec une instrumentation très organique, qui préfigurait une ouverture future à d'autres genres que le rap. Tel était le cas de "Growing Apart", "P&P 1.5" et "Opposites Attract", tous à mi-chemin entre jazz et soul, ou du splendide piano de "Night of The Living Junkies".

Overly Dedicated, de fait, était une synthèse de tout ce que le rap savait faire. Sur "She Needs Me", un recyclage de sa dernière mixtape, il nous offrait un échantillon de rap californien, avec deux figures locales bien distinctes, Dom Kennedy et Murs. Avec "I Do This", un autre remix d'un titre du Kendrick Lamar EP, il concluait le tout sur une mélodie de musique classique. Sur "Michael Jordan", lui et Schoolboy Q reprenaient au contraire, d'une manière personnelle, le vocabulaire, les rythmes frénétiques et les synthétiseurs pompeux de la très contemporaine trap music.

Sur Overly Dedicated, Kendrick Lamar était sur le fil. Son univers était gangsta, mais il était aussi un rappeur "conscient". Il diversifiait sa musique, sans s'émanciper autant que cinq ans plus tard, sur To Pimp a Butterfly. Il s'ouvrait à d'autres influences, mais ne tombait pas totalement dans un brouet jazzy pédant. Il cherchait à prouver son génie, mais sans encore être certain qu'il en avait. Pour ces raisons, cette mixtape pourrait être (osons une assertion que certains jugeront blasphématoire), le tout meilleur projet du rappeur le plus honoré de la décennie.

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