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JON WIEDERHORN & KATHERINE TURMAN - Louder Than Hell

, 22:59 - Lien permanent

Le metal est un monstre. Sa durée de vie est si longue, son engeance si prolifique, ses manifestations si diverses, qu'il est difficile de le considérer encore comme un sous-genre du rock. Il est son égal, en fait : un continent entier, aussi étendu, aux paysages aussi variés. Il est son double refoulé, son jumeau maléfique. Ou bien est-il, au contraire, le vrai rock, ignoré et minimisé par des critiques qui en ont écrit l'histoire à leur goût. Le metal, en effet, est la musique qui a incarné le mieux le triptyque "sexe, drogue & rock'n'roll", celle qui a sanctifié comme nul autre cet instrument qu'est la guitare électrique. Son champ, en tout cas, est immense, et chercher à le passer en revue, en explorer chaque recoin, revient à vouloir escalader chaque sommet de l'Himalaya : il est compliqué de le faire en une fois.

JON WIEDERHORN & KATHERINE TURMAN - Louder Than Hell

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Deux journalistes et passionnés, cependant, ont entrepris ce périple. Avec Louder than Hell (le titre vient d'un morceau de Mötley Crüe, tout autant que d'un album de Manowar), un pavé de plus de 700 pages, Jon Wiederhorn et Katherine Turman traitent d'absolument toutes les phases de cette longue tradition musicale, depuis les groupes de blues électrique précurseurs des années 60, jusqu'au metalcore des années 2000, en passant par les groupes fondateurs comme Black Sabbath, la New Wave of British Heavy Metal, le thrash metal et tous les styles extrêmes qui suivront, death metal et black metal, sans oublier les très grand public hair metal et nu metal. Un seul reproche, en fait, est à faire aux auteurs : avoir privilégié les manifestations les plus populaires, médiatiques ou spectaculaires du metal, et de passer trop vite sur d'autres mouvements, comme le doom metal, réduit on ne sait trop pourquoi à une toute petite portion du chapitre sur le NWOBHM.

Mais pour l'essentiel, la prouesse est remarquable. Elle repose sur les très nombreux témoignages de première main que les auteurs ont collectés. Le livre n'est même fait que de cela. Comme le dit son sous-titre, il est une histoire orale du metal, et se contente, pour l'essentiel, de classer des extraits des centaines d'interviews effectués auprès de rockeurs (et groupies, roadies ou managers) de tous styles et de toutes époques. Jon Wiederhorn et Katherine Turman n'ont rien vraiment signé de leur plume, si ce n'est de courtes lignes qui apportent contexte et transition aux propos collectés auprès des autres, et des commentaires savoureusement humoristiques aux photos qui accompagnent leur ouvrage.

Une telle démarche enrichit le livre d'une foule d'anecdotes amusantes. Beaucoup de metalleux, ont le sait, n'ont pas de limite quand il s'agit de drogue, d'alcool, de sexe, et de poses provocatrices. Et naturellement, cela a généré une multitude de situations cocasses (et leur corollaire, un nombre effarant de drames personnels), que les acteurs de Louder than Hell ne manquent pas de nous relater. Le livre est long, mais il provoque beaucoup de sourires, voire de fous rires. On ne s'ennuie pas. Mais en même temps, comme toujours quand on entre un peu trop dans la vie personnelle des artistes, leurs propos sombrent parfois dans l'anodin et l'inconséquent, comme ces interminables histoires d'embrouilles, de scission ou de rabibochages. Celles-ci se reproduisent dans tous les sous-genres du metal (et donc dans tous les chapitres), comme elles le feraient dans n'importe quelle autre musique, et ne nous disent donc pas grand-chose de substantiel sur son évolution.

Comme en plus les auteurs ne cherchent pas à faire preuve de profondeur de vue (la conclusion, par exemple, se contente de célébrer dans le metal un genre insubmersible qui triomphera éternellement de tous ses détracteurs…), il faut savoir lire entre les lignes pour tirer une leçon de cette grande épopée. Et la première, bien sûr, c'est que le metal n'est pas un bloc : excepté le rôle central de la guitare (et encore, celui-ci est mis à mal dans le cas du metal industriel), peu de choses unissent en fait ses innombrables tendances. Avec le metal, la musique peut être ultra-lente ou ultra-rapide, terriblement démagogique ou effroyablement expérimentale, mélodique ou exclusivement rythmique, surproduite ou lo-fi, groovy ou d'une raideur toute teutonique. Même le goût pour la débauche, qui semble unir la majorité des metalleux, n'est pas partagé par des générations plus jeunes, marquées par le rock hardcore et par la rigoriste doctrine Straight Edge.

Le hardcore, justement, est le grand absent de cet ouvrage. Spontanément, cela parait logique, vu qu'il provient d'une filière rivale du metal, voire antagoniste, celle du punk. Mais à partir des années 80 et du thrash metal, et jusqu'au metalcore, en passant par le nu-metal, son héritage est omniprésent. Même dans le black metal norvégien, la composante punk est visible. Au point de se demander s'il n'est pas l'une des sources du metal, à égalité avec les fondateurs de l'époque de Black Sabbath, et si leurs histoires ne devraient pas être indissociables.

Une question que pose ce livre, indirectement, et sans y répondre, est celle des bases et des limites d'une tradition musicale. Pourquoi, pour prendre l'exemple des années 90, le nu metal est-il considéré, sans débat, comme pleinement metal, et le grunge est-il qualifié de "rock alternatif", alors que ces deux styles ont dans les mêmes proportions, à peu près, des origines metal et des influences exogènes. Ou placer la frontière, et pourquoi ? Est-elle dépendante des racines musicales revendiquées par les artistes, de leurs publics, de leurs réseaux médiatiques ou, pour reprendre le point du départ, des mécaniques de cooptation de la critique ? Louder Than Hell n'en dit rien. Il retrace à merveille l'histoire du metal. Mais au final, on ne sait pas ce qui fonde cette longue tradition, ni pourquoi le rock a laissé croître en son sein cet Etat dans l'Etat, qui aujourd'hui lui aurait presque survécu.

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